Lettre ouverte à Frank Vandenbroucke
Malbouffe en Belgique : il est temps de mettre la publicité au régime
Une lettre ouverte de Canopea, FIAN Belgique et plusieurs dizaines d'organisations cosignataires (les mutualités, la Fédération des maisons médicales, la SSMG...) adressée au ministre de la Santé publique Frank Vandenbroucke à propos de la malbouffe.
Monsieur le Ministre,
Les chiffres belges sont alarmants. Selon Sciensano, près de 18% de la population est obèse et 50% sont en surpoids. Selon l’OCDE, entre 11 et 14% des décès annuels belges sont directement liés à une mauvaise alimentation.
Les coûts sanitaires induits - maladies cardiaques, diabète, certains cancers - sont estimés à plus de 27 milliards d’euros par an. Ce n’est pas une projection abstraite : c’est une charge qui pèse sur la Sécurité sociale, sur les hôpitaux et sur des milliers de familles belges.
Face à cette inaction, Canopea, FIAN Belgium et les cosignataires du présent courrier vous invitent à activer sérieusement les différents leviers d’actions vers une interdiction progressive de la publicité promouvant la malbouffe.
Le piège et l’impasse de l’autorégulation
Une prise de conscience progressive des caractéristiques négatives de la publicité commerciale - notamment pour la malbouffe - a contraint le secteur à réagir. Mais sa réponse est toujours la même : s’appuyant sur son infiltration massive dans la société et sur le poids économique qu’il prétend représenter, le secteur publicitaire impose ses propres solutions pour garder la main. L’autorégulation, à l’aide de codes divers et variés, et l’autocontrôle via des organes auto-institués, principalement le Jury d’éthique publicitaire, rendant des avis non contraignants : c’est le modèle qui s’est imposé en Belgique.
Le Conseil supérieur de la santé est sans équivoque : les promesses et engagements de l’industrie alimentaire « n’offrent généralement que très peu de protection aux enfants » - c’est ce qu’il écrit dans son avis N°9527 d’août 2022, consacré à la réduction de l’exposition des enfants aux aliments malsains par le biais des médias et du marketing.
L’étude juridique de FIAN Belgium va dans le même sens : les mesures d’autorégulation sont « souvent insuffisantes, inefficaces et ne sont pas appliquées ». En 2023, le Lancet publiait une étude magistrale sur les déterminants commerciaux de la santé. Le marketing, la publicité et le recours à l’autorégulation y sont mentionnés comme responsables de la détérioration de la santé des populations. Ce constat n’est pas nouveau. Il est simplement ignoré.
Un enjeu de santé publique et d’équité sociale
Les enfants et les adolescent·e·s sont les premières victimes. Une étude présentée au Congrès européen sur l’obésité en mai 2025 a démontré que cinq minutes de publicités pour la malbouffe suffisent à favoriser une consommation excessive de calories chez des enfants de 7 à 15 ans.
La dimension sociale de cet enjeu est souvent occultée. Comme le souligne le Conseil supérieur de la santé, « le marketing des aliments malsains vise de manière disproportionnée à atteindre les enfants défavorisés issus de groupes raciaux, ethniques et/ou socio-économiques particuliers, ce qui exacerbe les inégalités en matière de santé et de nutrition et viole le droit à la non-discrimination ». La publicité pour la malbouffe est aussi une question de justice sociale.
Reconnaître l’impasse et agir politiquement
Cette stratégie consistant à prendre les devants en proposant l’autorégulation est rentable pour le secteur. La toute grande majorité des publicités circulent librement – ou dans un cadre auto-évalué — tandis que leurs effets négatifs pèsent chaque jour un peu plus dans le fardeau sanitaire.
En unissant aujourd’hui nos signatures, nous plaidons au nom de l’intérêt général pour une intervention ferme des autorités politiques et pour l’interdiction de la publicité pour la malbouffe. Cette demande est largement partagée par la population : 66% des Belges se déclarent favorables à une telle interdiction, selon les données de Sciensano. La légitimité démocratique est là. Le cadre juridique aussi.
Comme l’identifie FIAN Belgium dans son étude, la régulation de la publicité alimentaire relève du niveau fédéral. Un simple Arrêté Royal suffirait pour restreindre ou interdire la publicité pour les produits classés D et E dans le système Nutri-Score. La Constitution belge garantit le droit à la santé, ce qui fonde juridiquement cette démarche. La liberté d’expression commerciale n’est pas absolue : elle peut être limitée pour protéger la santé publique, comme l’établit la Cour européenne des droits de l’homme.
Pendant que la Belgique temporise, d’autres pays agissent
Nos voisins du nord ont récemment décidé d’agir. Ainsi, la ville de La Haye interdit depuis 2025 la publicité pour les produits et services à haute teneur en carbone (véhicules thermiques et tourisme polluant). Depuis mai 2026, Amsterdam emboîte le pas en ajoutant une interdiction pour les produits carnés.
Même élan inspirant de l’autre côté de la Manche. Depuis janvier, l’interdiction de diffuser de la publicité pour les aliments trop gras, trop sucrés ou trop salés à la télévision entre 5h30 et 21h00 et à toute heure sur Internet est d’application. Le gouvernement britannique estime que cette mesure permettra d’éviter quelque 20 000 nouveaux cas d’obésité infantile chaque année.
Monsieur Vandenbroucke, passez à l’acte
Les intentions affichées dans votre note de politique Santé publique 2026 vont dans le bon sens. Nous attendons désormais des actes de régulation à la fois plus fermes et plus concrets.
De plus en plus d’autorités publiques agissent. Deux tiers des Belges demandent que leur pays agisse. La science est claire. Le droit est disponible. Il ne manque qu’une décision politique — une décision que le ministre fédéral de la Santé peut prendre, sans attendre un nouveau rapport, sans céder aux pressions des lobbys de l’industrie agroalimentaire.
Monsieur le Ministre, un Arrêté royal, épaulé d’un accompagnement financier et d’un suivi politique et administratif assurant sa mise en œuvre, suffirait. Interdire la publicité pour la malbouffe, c’est protéger nos enfants. C’est aussi, à terme, alléger le poids écrasant que font peser les maladies chroniques liées à l’alimentation sur notre système de soins de santé. Il n’y a plus d’excuse pour ne pas agir. La qualité de notre santé dépend de la qualité de nos lois.