
Surmortalité liée aux vagues de chaleur : au-delà de l’urgence, l’appel à investir dans les services social-santé de proximité et les bassins de vie
Dans une carte blanche, les professeurs Jean Macq (UCLouvain, Be-Hive) et Jean-Luc Belche (ULiège, Be-Hive) estiment que les vagues de chaleur révèlent avant tout les fragilités structurelles de notre système social et de santé. Au-delà des réponses d'urgence, ils plaident pour un investissement durable dans les soins de proximité, les services locaux et les « bassins de vie », afin de mieux protéger les populations les plus vulnérables face aux crises climatiques.
Jean Macq 1,3
Jean-Luc Belche 2,3
1. Faculté de Santé Publique et Institut de Recherche santé et Société, UClouvain
2. Département de Médecine Générale, ULiège
3. Be-Hive, Chaire interdisciplinaire de la première ligne
Face aux épisodes climatiques extrêmes, il est capital d’investir dans une approche préventive centrée sur la proximité, la solidarité et les soins de santé primaires
Les médias, à juste titre ont rapporté des chiffres catastrophiques de surmortalité, beaucoup plus importants en Wallonie et à Bruxelles qu’en Flandre. Par la même occasion, on a mis en exergue, le dysfonctionnement des centrales téléphoniques d’urgence, la surcharge des services d’urgences hospitaliers ou la vétusté des hôpitaux. Tout cela questionne sur notre capacité à répondre aux phénomènes climatiques et autres qui mettent sous tension notre système de santé et social. Néanmoins, se limiter à cela risque de ne pas empêcher des catastrophes à venir.
Chiffrer les situations de catastrophes pour les prévenir n’est pas suffisant. Il faut aussi s’ouvrir aux fragilités invisibles du quotidien
Le fait de chiffrer ce qui est visible, c’est-à-dire les catastrophes et les situations les plus inacceptables, à travers des données « scientifiques », est indispensable mais reste insuffisant. Notre attention se porte alors naturellement sur les situations les plus spectaculaires et les plus scandaleuses : la surmortalité, les services d’urgence surchargés, les ruptures de prise en charge ou d’autres dysfonctionnements majeurs. Ces réalités doivent évidemment être documentées, mesurées et combattues.
Cependant, il est tout aussi essentiel de s’intéresser aux situations du quotidien, plus discrètes et moins visibles, qui n’attirent pas spontanément l’attention et qui échappent souvent aux outils classiques de mesure. Ces situations, parce qu’elles paraissent ordinaires ou peu remarquables, sont rarement considérées comme prioritaires. Pourtant, elles constituent pour de nombreuses personnes un véritable « sable dans l’engrenage » de la vie quotidienne : obstacles répétés, difficultés d’accès, renoncements, frustrations ou pertes de temps qui, pris isolément, semblent mineurs mais dont l’accumulation peut avoir des conséquences importantes.
Ces expériences vécues, souvent difficiles à quantifier, relèvent davantage de données « chaudes », issues des récits, des ressentis et de l’observation des parcours de vie. Elles peuvent constituer les premiers signes de fragilité et conduire progressivement, de manière insidieuse, à des situations de rupture ou de « bascule ». Travailler sur ces difficultés ordinaires est donc fondamental. En les identifiant et en les traitant en amont, il devient possible de prévenir l’apparition des situations les plus graves et d’éviter que les catastrophes visibles de demain ne trouvent leur origine dans des problèmes quotidiens restés ignorés aujourd’hui.
Comprendre ce qui détermine notre santé, aux différents niveaux de la société. Un pas indispensable pour agir
Pour agir sur ces situations « de routine », il est important de reconnaitre ce qui détermine notre santé.
On sait que les forces générales qui régissent nos société (par exemple, l’importance donnée à la compétition dans les logiques commerciales par rapport aux logiques solidaires) ont une influence majeure sur les inégalités en santé entre personnes de différents statut socio-économique. En conséquence, il est fort probable que le risque de mourir durant les vagues de chaleur soit associé à un statut socio-économique plus défavorable.
Il y aussi des choses sur lesquelles on peut agir localement qui vont influencer la santé et notamment la capacité à résister face aux vagues de chaleur ou autres crises. Cela inclut trois grands ensembles de facteurs qui interagissent entre eux : les services disponibles, l’environnement dans lequel les personnes vivent et leur expérience quotidienne.
Les services et systèmes collectifs regroupent tout ce qui permet de répondre aux besoins de la population. À l’échelle locale, cela inclut la présence de médecins généralistes, d’infirmiers, de pharmaciens, de services d’aide à domicile, de services sociaux et associatifs, de crèches, d’écoles, d’entreprises locales, ainsi que des bureaux des mutuelles et des administrations. Ces services jouent un rôle essentiel pour soutenir la santé, l’autonomie et la participation des citoyens à la société.
L’expérience vécue au quotidien reflète la manière dont les personnes perçoivent et vivent leur réalité. Elle dépend de la qualité des services et de l’environnement, mais aussi des ressources dont disposent les individus, les familles et les communautés.
L’environnement de vie correspond au cadre dans lequel les personnes habitent et se déplacent. Les communes peuvent agir directement sur plusieurs de ses composantes : la qualité et l’accessibilité du logement, l’aménagement du territoire, les transports, la sécurité, les possibilités de loisirs ainsi que la présence d’espaces publics et de jeux. Cet environnement influence fortement la qualité de vie et le bien-être des habitants.
L’expérience vécue au quotidien reflète la manière dont les personnes perçoivent et vivent leur réalité. Elle dépend de la qualité des services et de l’environnement, mais aussi des ressources dont disposent les individus, les familles et les communautés. Plusieurs dimensions sont particulièrement importantes : le sentiment d’appartenir à une communauté solidaire, la facilité d’accès aux services, aux commerces et aux technologies, le poids des dépenses financières et l’équité dans l’accès aux ressources et aux opportunités.
Visibiliser les actions locales et les soins de proximité, premiers remparts contre les crises
Agir sur ces facteurs, déterminants proximaux de la santé, se fait le mieux, au travers d’actions du quotidien, qui paraissent peu importantes. Ces actions sont au cœur du travail des professionnels de soins de santé de proximité (médecins, infirmiers, pharmaciens, kinésithérapeutes, …). La même chose vaut pour les travailleurs sociaux. Ces professionnels, souvent en même temps que d’associations locales, de bénévoles, en plus de leur travail de base peuvent être des faiseurs d’alerte, des témoins de difficultés, des intermédiaires avec d’autres acteurs qui peuvent avoir une action sur ces déterminants de proximité.
En même temps, la commune, de par sa fonction de démocratie locale et de services publics, doit pouvoir jouer un rôle pour renforcer la cohésion sociale, travailler sur l’urbanisme, sur des maisons de quartiers ou espaces partagés qui peuvent servir de refuges en cas de crises.
Un enjeu pour tous ces acteurs est de mieux se connaitre, et de trouver du temps pour se coordonner.
Les bassins de vie : Nouvelle échelle d’action pour un système social-santé robuste
Pour répondre aux crises en lien avec le changement climatique, mais aussi aux autres enjeux interconnectés que sont : vieillissement de la population, aux changement climatiques, à la cohésion sociale, ou à l’équité en santé, de nombreux pays investissent dans la collaboration locale entre acteurs clés que sont citoyens, professionnels des soins primaires, du social, de la santé mentale, des communes, du secteur associatif engagé dans la promotion de la santé. Pour ce faire, une logique territoriale locale est envisagée comme une pièce angulaire de nombreux dispositifs (plans canicules, outreaching pour lutter contre l’isolement social, maisons de quartiers comme lieux de rencontre intergénérationnel, aménagement d’espaces pour pratiquer du sport, etc).
A Bruxelles, on les appelle groupement de quartier. En Wallonie, il est appelé « bassin de vie ». Un bassin de vie peut se définir comme le plus petit territoire dans lequel les citoyens se déplacent pour des raisons sociales et économiques et dans lequel ils trouvent les services de base et de proximité [1] (INSEE, 2022). Cette notion a été formalisée au travers du Décret wallon de 2024, relatif à l'organisation de la première ligne d'accompagnement et de soins [2]. L’ambition serait de voir émerger des projets concrets de ce niveau local.
Ceux-ci devraient progressivement permettre aux acteurs locaux de mieux se coordonner, mieux savoir qui fait quoi quand et comment, mieux connaitre sa place et son rôle dans le but d’améliore et renforcer la santé de tous les citoyens tout au long de leur vie.
Accepter et prendre le risque d’investir dans des réformes qui prennent du temps, au-delà de la temporalité politique
Ces bassins de vie sont au cœur de la réforme de la première ligne. Neufs consortiums transitoires ont ainsi été lancés en Wallonie. Ils devraient déboucher sur des organisations loco-régionales de santé, dont un des rôles est de facilité le développement de pratiques collaboratives au sein de bassins de vie.
Pour que cela fonctionne, différentes conditions sont nécessaires.
Le développement de bassins de vie nécessite d’appuyer les initiatives locales, mais aussi de proposer des appuis extérieurs là ou les acteurs locaux n’ont pas les ressources pour agir.
Premièrement, il faut pouvoir dépasser la temporalité politique. Ce type de réforme, car elle construit des systèmes basés sur la confiance entre les acteurs locaux, prend du temps à se mettre en place et à donner des résultats. Ce temps dépasse les durées habituelles de projets pilotes. On parlerait de 10 ans.
Deuxièmement, le développement de bassins de vie nécessite d’appuyer les initiatives locales, mais aussi de proposer des appuis extérieurs là ou les acteurs locaux n’ont pas les ressources pour agir.
Finalement, cette dynamique nécessite des politiques publiques qui renforcent les dynamiques territoriales, et assurent une solidarité entre territoires plus dynamiques et les autres. Il faut donc sortir d’une approche uniquement par problèmes (plans cancers, plans vieillissement, plans alimentation saine, plan canicules, etc) pour mettre beaucoup plus d’énergie sur des plans territoriaux.
En Wallonie, on a notamment eu des plans de cohésion sociale, a Bruxelles, des contrats locaux social-santé. Ce type de politique doit être renforcé.
Construire la robustesse au quotidien
Derrière les chiffres de la surmortalité et les dysfonctionnements révélés lors des vagues de chaleur, un même constat émerge : la résilience d’un territoire ne se limite pas à ses capacités d’urgence.
Elle dépend aussi de la qualité des liens sociaux, de l’accessibilité des services de proximité et de la capacité des acteurs locaux à travailler ensemble. Autrement dit, la prévention des catastrophes de demain se joue souvent dans les gestes les plus ordinaires d’aujourd’hui.
La crise du Covid-19 a mis en évidence le rôle essentiel de l'échelon local dans l'organisation des soins primaires et l'accompagnement des publics les plus vulnérables.
Car si la solidarité peut sauver des vies lors des crises, elle ne s’improvise pas. Elle se construit patiemment, jour après jour, et demande un investissement durable bien au-delà des échéances politiques.
La crise du Covid-19 a mis en évidence le rôle essentiel de l'échelon local dans l'organisation des soins primaires et l'accompagnement des publics les plus vulnérables. Les épisodes de canicule qui se multiplient aujourd'hui ne font que confirmer ce constat : là où les acteurs de terrain sont coordonnés, les réponses sont plus rapides et plus efficaces. Ces crises successives rappellent l'urgence de poursuivre les efforts engagés pour renforcer les réseaux locaux de santé et de solidarité. Car attendre la prochaine crise pour agir reviendrait à ignorer les enseignements tirés de celles que nous venons de traverser.
[1] Les services de base et de proximité renvoient à l’ensemble des services auxquels les citoyens ont régulièrement recours pour répondre à leurs besoins essentiels de la vie quotidienne. En lien avec la santé, ils incluent : (1) les services social-santé de proximité, les services aux familles, aux personnes âgées ou en situation de handicap ; (2) les services d’éducation et pour la petite enfance ; (3) les commerces de base tels que Boulangerie, épiceries, … ; (4) les services collectifs tels que les services favorisant la vie sociale, culturelle et citoyenne, tels que les lieux de rencontre, les associations, les infrastructures culturelles ou sportives ; (5) les services s’occupant de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire.
[2] Le décret Wallon présente le bassin de vie comme «le plus petit territoire sur lequel les habitants ont accès aux équipements et aux services les plus courants que sont les services aux particuliers, les commerces, l'enseignement, la santé, les transports ainsi que les sports, les loisirs et la culture »; Les missions spécifiques de ce niveaux sont spécifiées dans la section 1 , article 47/6/5.