OpinionDéontologie médicale

Bien davantage qu’une obligation juridique

Le secret professionnel médical: le silence qui protège la confiance

Lorsqu’un patient consulte un médecin, il apporte bien davantage que ses seules plaintes. Il parle de son corps, mais souvent aussi de ses peurs, de ses relations, de ses échecs et de ses espoirs. Il se montre comme il ne se montre peut-être à personne d’autre.

Michel Deneyer, professeur émérite, et Benoît Dejemeppe, président de l'Ordre des médecins - 14 septembre 2026

Une opinion du Pr Michel Deneyer, professeur émérite, et de Benoît Dejemeppe, président de l'Ordre des médecins.

Pr Deneyer B. DejemeppeCela n’est possible que s’il peut avoir confiance dans le fait que ce qu’il confie sera véritablement gardé. C’est pourquoi le secret professionnel médical compte parmi les piliers les plus anciens et les plus fondamentaux de la médecine. Bien avant de devenir une obligation légale, il était une promesse morale. Le médecin ne gardait pas le silence parce que la loi le lui ordonnait, mais parce qu’il comprenait que la confiance ne peut grandir que lorsque le patient se sait en sécurité.

Aujourd’hui encore, le secret professionnel n’a rien perdu de sa signification. Au contraire. Dans une société où les données médicales peuvent être partagées à une vitesse fulgurante et où la communication numérique devient toujours plus évidente, la protection de la confidentialité est plus importante que jamais.

Le secret professionnel ne protège pas d’abord une information. Il protège le patient. Plus encore : il protège la possibilité pour le patient de dire sans retenue tout ce qui peut être important pour ses soins. Celui qui craint que ses données les plus personnelles ne restent pas confidentielles se taira, omettra certains faits ou adaptera la vérité. Ce n’est alors pas seulement sa vie privée qui est menacée, mais aussi la qualité des soins.

Le secret professionnel n’est donc pas un privilège du médecin. Il est un droit du patient. Et, en même temps, une garantie sociale permettant à toute personne, même dans sa plus grande vulnérabilité, de s’adresser sans crainte à un médecin.

Dans cette perspective, le secret professionnel est bien davantage qu’une obligation juridique. Il est une condition nécessaire de toute relation médecin-patient authentique.

Pourquoi le secret professionnel existe

secret professionnel confidentialitéLe secret professionnel médical fait partie des obligations les plus anciennes du médecin. Déjà dans le serment d’Hippocrate, le médecin est appelé à garder le silence sur ce qu’il apprend dans l’exercice de sa profession. Cette promesse séculaire n’a rien perdu de son actualité. Elle touche, au contraire, au cœur de la relation médecin-patient.

Le secret professionnel n’est en effet pas une fin en soi. Il n’existe pas pour soustraire l’information au regard des autres, mais pour donner à une personne la certitude qu’elle peut se confier sans crainte à son médecin.

Un patient ne parlera de ce qui le préoccupe réellement que s’il peut avoir confiance dans le fait que ses paroles ne sortiront pas de la relation de soins. Il parle de symptômes physiques, mais souvent aussi de difficultés relationnelles, de souffrance psychique, de dépendance, de sexualité, de conflits familiaux ou de préoccupations financières. Or ce sont précisément ces informations qui peuvent être décisives pour établir un diagnostic correct et proposer un traitement adapté.

Le secret professionnel protège donc non seulement la vie privée du patient, mais aussi la qualité des soins. Lorsque des patients, par crainte d’une divulgation, retiennent des informations importantes, une bonne médecine devient impossible.

"De même que la confiance est le premier traitement, le secret professionnel est la protection de cette confiance."

Dans cette perspective, le secret professionnel n’est pas seulement un droit individuel du patient. Il sert aussi un intérêt général de société. Il est dans l’intérêt de tous que chaque citoyen puisse s’adresser sans hésitation à un médecin, avec la certitude que sa confiance sera respectée.

Cela explique pourquoi le secret professionnel fait partie des fondements de la profession médicale. Il n’est pas une obligation supplémentaire à côté des soins. Il est l’une des conditions qui rendent ces soins possibles. De même que la confiance est le premier traitement, le secret professionnel est la protection de cette confiance.

L’ancrage juridique et déontologique

Que le secret professionnel médical soit une valeur fondamentale ne signifie pas qu’il se réduise à un simple appel moral. Le législateur belge a expressément protégé cette confidentialité et lui a donné un ancrage juridique solide. Le secret professionnel fait partie des obligations essentielles de tout médecin. Celui qui le viole porte atteinte non seulement à la confiance du patient individuel, mais aussi à la confiance sur laquelle repose l’ensemble du système de soins.

Le Code de déontologie médicale considère lui aussi la confidentialité comme une obligation au coeur de la profession. Le médecin veille à ce que tout ce qui lui est confié ou vient à sa connaissance dans l’exercice de sa profession reste confidentiel. Cette obligation ne prend fin ni avec la fin du traitement, ni avec le décès du patient. Elle lie le médecin pendant toute sa vie professionnelle.

Le secret professionnel n’est cependant pas un principe absolu. Dans un nombre limité de situations, le législateur a considéré que d’autres intérêts fondamentaux pouvaient prévaloir. Lorsque la loi impose expressément une obligation de signalement ou autorise un signalement, le médecin doit déterminer avec prudence quelles informations sont nécessaires et ne jamais communiquer davantage de données que ce qui est strictement requis. Même dans ces situations exceptionnelles, le secret professionnel demeure le point de départ ; l’exception doit toujours être interprétée de manière restrictive.

La médecine contemporaine s’exerce en outre de plus en plus souvent au sein d’équipes multidisciplinaires. De bons soins supposent que les professionnels puissent partager entre eux les informations pertinentes. Cela ne signifie pas que le secret professionnel disparaît, mais que toutes les personnes impliquées dans les soins sont tenues par une même obligation de confidentialité.

"Ce que l’on appelle le « secret professionnel partagé » ne constitue donc pas une exception au secret professionnel, mais une manière de le mettre en œuvre au sein d’un processus de soins commun."

Le principe reste ainsi inchangé : ce que le patient confie aux soins demeure protégé. La règle n’est pas l’échange de données, mais la protection de la confiance. Un échange d’informations n’est justifié que dans la mesure où il est nécessaire à des soins de qualité et se déroule dans le respect du cadre juridique et déontologique applicable.

Les limites du secret professionnel

Si la confidentialité demeure le principe, le législateur peut, dans des circonstances exceptionnelles, considérer que d’autres intérêts fondamentaux pèsent davantage.

Ces exceptions doivent toutefois être abordées avec la plus grande prudence. Elles confirment la règle et ne peuvent jamais conduire à vider le secret professionnel de sa substance. Le médecin ne devrait donc jamais commencer par se demander : « Puis-je communiquer cette information ? » La première question devrait toujours être : « Pourquoi devrais-je rompre mon obligation de silence ? »

Ce n’est que lorsqu’il existe une base légale claire ou lorsque la protection d’un intérêt juridique supérieur l’exige qu’une rupture du secret professionnel peut se justifier. Même alors, le médecin reste lié par le principe de proportionnalité. Il ne communique que les informations nécessaires à l’objectif poursuivi, et rien de plus.

Les exceptions au secret professionnel demandent donc non seulement des connaissances juridiques, mais aussi du jugement professionnel. Toute décision de partager une information confidentielle touche au cœur de la relation médecin-patient et mérite une appréciation soigneuse.

Précisément parce que le secret professionnel implique une obligation de se taire, la décision de s’en écarter ne peut jamais devenir routinière. Elle reste un choix exceptionnel, soutenu par la loi, la déontologie et la conscience du médecin.

Le secret professionnel n’est pas une méfiance envers la société

Le secret professionnel médical est parfois présenté comme un obstacle à l’efficacité des soins ou à la collaboration entre professionnels. C’est une erreur. Il n’est pas inspiré par une méfiance envers les pouvoirs publics, la justice ou d’autres soignants. Il n’a pas davantage pour but de dissimuler l’information pour le seul plaisir de la dissimuler.

Le secret professionnel part au contraire d’une vision positive de l’être humain. Il reconnaît qu’un patient ne peut véritablement parler librement que s’il a la certitude que ses données les plus personnelles seront traitées avec respect. Cette certitude n’est pas un luxe. Elle est une condition nécessaire à de bons soins.

"Le secret professionnel ne protège donc pas seulement le patient d’aujourd’hui. Il protège aussi la confiance sur laquelle les soins de demain devront pouvoir continuer à s’appuyer."

C’est précisément pourquoi les exceptions au secret professionnel doivent rester des exceptions. Non parce que le médecin voudrait retenir l’information, mais parce que le patient doit pouvoir avoir confiance dans le fait que la confidentialité reste la règle. Une société dans laquelle les citoyens craignent que des informations médicales soient partagées sans nécessité finira par communiquer moins ouvertement avec ses professionnels de santé. Cela nuit non seulement à l’individu, mais aussi à la santé publique.

Le secret professionnel ne protège donc pas seulement le patient d’aujourd’hui. Il protège aussi la confiance sur laquelle les soins de demain devront pouvoir continuer à s’appuyer.

La protection des personnes vulnérables

La protection d’une personne vulnérable fait partie de la responsabilité sociale du médecin. Elle demande davantage qu’un choix entre se taire et parler. Le médecin doit évaluer quels dangers menacent le patient, quelles protections sont possibles et comment agir sans rompre inutilement la confiance qui porte la relation de soins.

La loi aborde d’abord cette problématique comme une exception au secret professionnel. L’article 353 du nouveau Code pénal permet au médecin d’informer le procureur du Roi de certaines formes de maltraitance ou d’abus constatées dans l’exercice de sa profession à l’égard d’un mineur ou d’une personne vulnérable, lorsqu’il ne peut protéger suffisamment cette personne, seul ou avec l’aide d’autres personnes.

La vulnérabilité peut prendre de nombreuses formes. Elle peut être liée à l’âge, à la grossesse, à la maladie, à un handicap physique ou intellectuel, à une dépendance psychique ou à une situation sociale dans laquelle une personne n’est pas suffisamment en mesure de préserver sa propre intégrité. Le médecin doit donc être attentif non seulement aux lésions visibles, mais aussi aux signes de négligence, de contrainte, d’exploitation ou de violence.

"La réalité ne doit toutefois pas être réduite à la question binaire de savoir si le médecin doit se taire ou peut signaler."

Le Code pénal et le Code de déontologie médicale poursuivent au fond le même objectif : éviter qu’une personne vulnérable soit laissée sans l’aide ou la protection nécessaires. Un soupçon raisonnable de maltraitance ou de négligence peut résulter de constatations cliniques, de la conversation avec le patient ou d’informations fiables communiquées par des tiers au cours des soins.

La réalité ne doit toutefois pas être réduite à la question binaire de savoir si le médecin doit se taire ou peut signaler. Entre le silence et un signalement au parquet existent souvent d’autres possibilités. Le médecin peut clarifier davantage la situation, parler au patient dans un environnement sûr, discuter soigneusement de ses préoccupations, faire appel à une aide spécialisée, se concerter avec d’autres professionnels eux-mêmes tenus au secret ou contribuer à organiser un plan de protection multidisciplinaire.

Le droit à l’autodétermination de la personne vulnérable reste ici un point de départ essentiel. La vulnérabilité n’abolit pas automatiquement l’autonomie. Le médecin associe donc autant que possible le patient à l’évaluation de la situation et au choix des mesures. Ce n’est que lorsque la gravité ou l’urgence du danger le rend impossible que la protection peut, temporairement, l’emporter sur la confidentialité ou le consentement.

Du point de vue déontologique, une approche progressive est préférable. Il faut d’abord examiner si le médecin peut protéger l’intégrité physique ou psychique du patient lui-même, avec les proches ou avec des professionnels compétents. Lorsque cette voie s’avère insuffisante, impossible ou trop dangereuse, un signalement au procureur du Roi peut devenir nécessaire et justifié.

Même alors, le médecin limite l’information communiquée à ce qui est strictement nécessaire à la protection.

La protection des personnes vulnérables demande donc non seulement des connaissances juridiques, mais aussi de la vigilance clinique, du courage moral et une concertation soigneuse. Le secret professionnel ne peut jamais servir d’alibi pour ne pas agir. Mais l’inquiétude ne peut pas non plus conduire à rompre la confiance du patient plus vite que la protection ne l’exige réellement.

Le secret professionnel à l’ère numérique

Le secret professionnel médical est séculaire. Mais l’environnement dans lequel il doit être respecté a profondément changé. Autrefois, l’information médicale était principalement conservée sur papier et ne pouvait être consultée que par un nombre limité de personnes. Aujourd’hui, les données de santé sont enregistrées, échangées et traitées électroniquement.

La numérisation a considérablement amélioré la qualité, la continuité et la sécurité des soins. Elle permet des échanges d’informations plus rapides, évite des examens en double et favorise une meilleure collaboration entre professionnels. Mais cette évolution a également créé de nouvelles responsabilités. Plus les données peuvent être partagées facilement, plus il devient nécessaire de déterminer avec soin qui peut accéder à quelles informations et dans quel but.

La numérisation n’a donc rien retiré à l’importance du secret professionnel. Au contraire. Précisément parce que les données de santé peuvent circuler plus rapidement, l’obligation de protéger leur confidentialité devient encore plus importante.

Il ne faut cependant pas confondre secret professionnel, sécurité de l’information et protection des données. La sécurité de l’information protège les données contre la perte, l’abus ou l’accès non autorisé. La réglementation relative à la protection des données détermine dans quelles conditions les données à caractère personnel peuvent être traitées. Le secret professionnel va encore un pas plus loin : il pose la question fondamentale de savoir si un médecin peut, tout simplement, partager la connaissance qui lui a été confiée sous le sceau de la confiance.

Ces trois mécanismes de protection se complètent. Un système informatique parfaitement sécurisé ne garantit rien si une information confidentielle est consultée ou communiquée sans raison légitime. Inversement, le médecin qui respecte scrupuleusement son devoir de silence reste responsable d’un traitement prudent des données qui lui sont confiées.

La numérisation modifie donc la manière dont l’information est gérée, mais pas la mission éthique du médecin. Derrière chaque dossier électronique se trouve une personne qui compte sur le fait que sa vie privée sera protégée avec le même soin que lors de l’entretien confidentiel dans le cabinet de consultation.

La technologie peut soutenir les soins, mais ne peut jamais prendre la place de la confiance sur laquelle est bâtie la relation médecin-patient. En définitive, nous ne protégeons ni des bases de données ni des systèmes informatiques. Nous protégeons des personnes.

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