Prix du Généraliste
Qui êtes-vous, Docteure Lauranne Leysen ?
C'est par cohérence avec les valeurs de justice sociale et climatique, qui m’animent depuis longtemps, que je me suis orientée vers la médecine générale. Cette discipline permet d’être au plus près des patients, dans toute leur diversité, et d’agir à la fois sur des trajectoires individuelles et des enjeux de santé publique. J’y vois un rôle à la fois clinique, éducatif et profondément ancré dans les réalités sociales. J'ai effectué ma première année d'assistanat au cabinet médical Mosaïque à Schaerbeek, avant de rejoindre la maison médicale Le Noyer pour mes deux dernières années. C'est là que j'ai pu expérimenter le rôle politique que pouvait revêtir ma profession, que ce soit dans l'engagement auprès des patients ou dans la réflexion collective sur les déterminants de santé.
Après de longues années d'études, j'explore volontiers la versatilité qu'offre ce diplôme. Pour le moment, je fais des remplacements de courte durée dans différentes maisons médicales. Ce choix me permet de découvrir des contextes variés, d’élargir ma pratique et de rencontrer des patientèles diverses, tout en conservant une certaine liberté pour m’investir dans d’autres projets. Avant mon master de médecine générale, j'ai étudié la médecine tropicale et la santé internationale à l'Institut de Médecine Tropicale d'Anvers. Ces mois de formation, prolongés par des stages, ont été parmi les plus riches de mon parcours, tant dans les apprentissages cliniques que dans la manière holistique d'appréhender la santé, ainsi que dans les personnes très inspirantes qu’il m’a été donné de rencontrer. Travailler à l'étranger est un projet de longue date, certaines choses se concrétisent pour le moment, ce qui m’enthousiasme beaucoup.
Mon exercice actuel est finalement moins le résultat d'une vision préconçue que d'une construction progressive, et c'est vraiment ça que j'apprécie beaucoup : tout se construit, tout le temps. La formation nous invite à acquérir des connaissances médicales solides et étendues, mais mon quotidien est fait, avant tout, de liens et de relations humaines : une dimension tout aussi complexe, que l'on apprend surtout sur le terrain. J'ai trouvé dans certaines lectures sociologiques des éclairages très précieux, complémentaires à la formation clinique. Mais pour être honnête, je ne m'étais pas non plus vraiment projetée dans la fonction avant d'y être, on découvre vraiment en faisant. Ce que j’apprécie le plus dans mon métier, c’est la dimension relationnelle et pédagogique de la consultation : créer un espace de confiance, adapter mon discours et m’assurer que les messages soient réellement compris. À cela s'ajoute ce que la consultation a d'unique : chaque rencontre appelle une approche personnalisée, et c'est dans cet ajustement que réside quelque chose de profondément créatif. À l’inverse, je me sens limitée face à des situations sociales complexes, où les déterminants de santé dépassent le cadre médical. Les politiques actuelles ne vont pas dans le sens d'une amélioration de ces situations, ce qui rend le sentiment d'impuissance d'autant plus pesant.
Ce qui me donne de l'élan, c'est de voir de plus en plus de médecins - et, plus largement, de professionnels de santé et de citoyens dans leur ensemble, jeunes et moins jeunes - dans la rue ou autour d'une table, se mobiliser, innover et repenser collectivement leur pratique et le monde de demain. Je pense à la Fédération des maisons médicales, aux plannings familiaux, à la Santé en Lutte, aux syndicats, à Commune Colère, aux réseaux militants, ... Cette énergie-là est infiniment joyeuse et féconde, alors j'ai confiance ! À mes yeux, les qualités essentielles en médecine générale sont l’humanité dans la relation, la capacité à transmettre de manière accessible (littératie en santé) et une conscience des enjeux sociaux et politiques qui influencent la santé. J'imagine le futur de la médecine générale chargé et je ne cache pas que ça m'inquiète: la surcharge des soignants, les inégalités d'accès aux soins et les mesures liberticides prises par les différents gouvernements représentent de grands défis. J’en profite pour reprendre des éléments que je défends dans mon TFE (sourire) ! La médecine générale reste marquée par un modèle de disponibilité totale, souvent en décalage avec les réalités de la parentalité, en particulier de la maternité, encore peu reconnue malgré des effets concrets sur les parcours professionnels. Mieux protéger les congés, alléger la charge administrative et adapter les organisations de travail sont essentiels, mais l’enjeu est aussi culturel : reconnaître et valoriser l’expérience parentale comme un atout pour la pratique, notamment en termes d’empathie et de qualité du soin. Repenser ces normes, c’est contribuer à une médecine plus inclusive, durable et alignée avec les réalités sociales actuelles.
Je reviens tout juste d'un voyage à vélo de quelques mois à travers les montagnes marocaines et d'une longue randonnée de plusieurs centaines de kilomètres sur le GR131. La nature, dans tout ce qu'elle a de plus préservé, en mouvement, à la rencontre des autres et de moi-même : c'est ce qui me fait me sentir très vivante. Mais surtout, j’ai l’immense chance d'être entourée d’amis extraordinaires et d’une famille formidable qui m’inspirent, me sécurisent et me soutiennent énormément.