En province de Luxembourg, attirer des médecins ne se décrète pas : cela s’organise
Face à la pénurie de médecins généralistes et de dentistes en milieu rural, Santé Ardenne et la province de Luxembourg misent sur une stratégie de long terme : susciter les vocations, faire venir les étudiants sur le terrain, lever les freins logistiques, accompagner les installations et valoriser une autre manière d’exercer. Tel est le message de Laurent Dutrieux qui s’exprimait lors des Assises de la planification médicale en Belgique francophone.
Être soignant en zone rurale : enfer ou paradis ? La formule, volontairement caricaturale, dit pourtant beaucoup des représentations qui collent encore à la médecine en province de Luxembourg. Pour certains jeunes médecins, l’Ardenne évoque d’abord l’éloignement, les kilomètres, la solitude professionnelle, la garde, la peur d’être submergé par les patients. Pour les acteurs de terrain, elle peut au contraire offrir un cadre d’exercice exigeant, mais riche, à condition d’être organisé.

C’est précisément le pari de Santé Ardenne, projet porté par MGLux, la province de Luxembourg et leurs partenaires, sur un territoire qui couvre, avec l’arrondissement de Dinant, 35% du territoire wallon. Créée en 2016 comme une marque reconnaissable, Santé Ardenne est financée par l’AVIQ, l’INAMI via MG-Proxy/CCFFMG et la province de Luxembourg. Son objectif : travailler sur toute la “ligne de vie” du futur médecin généraliste, depuis les élèves du secondaire jusqu’aux médecins agréés déjà installés.
L’idée centrale est simple, résume Laurent Dutrieux : l’attractivité médicale ne se résume pas à une prime. Elle se construit par étapes, en intervenant très tôt sur les représentations, puis en accompagnant les stages, l’assistanat et l’installation.
Santé Ardenne organise notamment un webinaire consacré au concours d’entrée, aux études et aux métiers de médecin et de dentiste.
Premier levier : les élèves du secondaire supérieur. La littérature scientifique citée par Santé Ardenne montre que l’exercice de la médecine générale en milieu rural est significativement associé au fait d’avoir grandi en milieu rural, avec un « odds ratio » de 2,35. Autrement dit, les jeunes issus de ces territoires constituent un vivier naturel, à condition de leur montrer que les études médicales ou dentaires leur sont accessibles.
Santé Ardenne organise notamment un webinaire consacré au concours d’entrée, aux études et aux métiers de médecin et de dentiste. L’objectif est d’informer, rassurer et motiver des élèves souvent impressionnés par le concours. Des étudiants en médecine, des généralistes, des spécialistes et des dentistes viennent témoigner de leur parcours.
Des portes ouvertes de centres médicaux sont également prévues pour des élèves de 5e secondaire, dans des structures multidisciplinaires hors hôpital. L’enjeu est de montrer ce qu’est “être soignant en 2026” : du travail d’équipe, des métiers multiples, des actes variés, une première ligne qui ne se limite pas à l’image traditionnelle du cabinet isolé.
Un salon des métiers de soins de santé est aussi envisagé, avec une approche multiprofessionnelle. Dans une province sans faculté de médecine, il s’agit d’ouvrir des perspectives, mais aussi de répondre aux questions très concrètes des jeunes : comment se préparer, où étudier, à quoi ressemble la vie professionnelle, quelles sont les réalités du terrain ?
Le stage comme déclencheur
Deuxième levier : faire découvrir la médecine rurale aux étudiants en médecine. Là encore, les données citées dans la présentation sont parlantes : avoir effectué au moins un stage de formation en médecine générale en milieu rural est associé à une probabilité accrue d’y exercer ensuite, avec un « odds ratio » de 3,44.
Encore faut-il que les étudiants osent venir. Santé Ardenne recense donc les maîtres de stage pour stagiaires et assistants, met à jour leurs disponibilités et aide les étudiants à identifier un lieu de stage. Le projet intervient aussi sur deux obstacles très concrets : les déplacements et le logement.
Une bourse mobilité de 200 euros permet de couvrir une partie des frais de déplacement. Un réseau citoyen de 90 hébergeurs offre des solutions de logement temporaire.
Les lieux mentionnés dans la présentation donnent une idée du maillage recherché : Bastogne, Arlon, Virton, Tintigny, Libramont, Marche, Ciney, Rochefort, Bouillon, Beauraing ou encore Vresse-sur-Semois.
La garde est organisée par territoire, avec sept postes médicaux de garde répartis dans la région, un service de secrétariat et de logistique, ainsi que des voitures mises à disposition, avec chauffeur la nuit pour la garde mobile.
Une partie du travail consiste aussi à lutter contre les clichés. L’Ardenne n’est pas un désert médical uniforme, même si les tensions y sont réelles. La présentation insiste sur la diversité des formes d’exercice : maisons médicales à l’acte ou au forfait, associations pluridisciplinaires avec kinésithérapeutes, infirmiers, psychologues ou autres paramédicaux, pratiques solo, duos, cabinets de groupe.
Le territoire repose aussi sur des réseaux interpersonnels forts. Les échanges entre généralistes, spécialistes et paramédicaux y sont fréquents. Des associations spécialisées de première ligne soutiennent les médecins généralistes. La région compte des hôpitaux à Bastogne, Libramont, Arlon, Mont-Godinne, Dinant et Marche-en-Famenne, ainsi qu’un nouveau pôle hospitalier moderne en construction à Houdemont.
La garde est organisée par territoire, avec sept postes médicaux de garde répartis dans la région, un service de secrétariat et de logistique, ainsi que des voitures mises à disposition, avec chauffeur la nuit pour la garde mobile.
Reste la question de l’éloignement, souvent très présente dans l’esprit des étudiants. Santé Ardenne tente de la relativiser : Bertrix-Etterbeek, c’est 1h30 ; Erasme-Ixelles, c’est déjà 1h.
L’événement qui fait bouger les lignes
Santé Ardenne mise aussi sur un rendez-vous devenu structurant : la Journée “Médecine générale rurale”. Sa 12e édition aura lieu les 24, 25 et 26 novembre 2026. Elle se décline en trois journées : une pour les assistants, une pour les masters et une pour les BAC 3.
Le principe : proposer gratuitement, avec des places limitées, des ateliers d’actes techniques et faire découvrir concrètement la médecine générale rurale. L’objectif n’est pas seulement pédagogique. Il est aussi symbolique : montrer que cette médecine est moderne, variée et valorisante.
L’effet est mesuré. Avant l’événement, 56% des participants se disent intéressés par un stage ou un assistanat en Ardenne, contre 44% qui ne le sont pas. Après l’événement, la proportion monte à 71%, contre 29% de réponses négatives. Soit un gain de 15 points. En chiffres absolus, on passe de 135 à 169 réponses positives.
Accompagner l’assistanat et l’installation
Troisième étape : l’assistanat et la transition vers l’installation. La littérature citée dans la présentation souligne que l’exercice ultérieur en milieu rural est aussi associé au fait d’avoir presté comme médecin remplaçant en milieu rural pendant au moins trois mois, avec un « odds ratio » de 3,76.
Santé Ardenne accompagne donc les assistants dans la prospection de leur lieu d’assistanat, puis dans le choix de leur lieu d’installation. Le soutien porte aussi sur l’organisation de la pratique, notamment via l’accompagnement Impulseo et l’aide à la pratique de groupe.
Pour les médecins généralistes agréés, l’aide porte sur la création et l’accompagnement de pratiques de groupe. L’équipe réalise un benchmarking de nombreuses pratiques, écoute les besoins de chaque médecin et de ses partenaires, apporte une expertise sur les structures juridiques et financières possibles et suit les projets dans leurs différentes étapes.
La province de Luxembourg propose aussi une bourse d’aide à la pratique de groupe de 5.000 euros par projet.
La pratique de groupe est encouragée, mais pas idéalisée. La présentation la compare à une “vie amoureuse professionnelle” : les différences peuvent être des complémentarités, mais elles peuvent aussi révéler des valeurs inconciliables. L’enjeu est donc de créer des pratiques de groupe stables et pérennes, capables de constituer un terreau fertile pour l’arrivée de nouveaux médecins.
Les dentistes, autre front de la pénurie
La réflexion s’étend désormais à la dentisterie. Là aussi, le constat est préoccupant. Un cadastre des dentistes actifs en province de Luxembourg, publié en 2025, dresse un état des lieux sévère : un dentiste pour 2.000 habitants, une commune sur quatre sans dentiste actif, 27% des dentistes âgés de plus de 60 ans, un dentiste sur quatre prévoyant d’arrêter d’ici 2029 et seulement 35% totalement conventionnés.
D’autres éléments aggravent la situation : faible présence de maîtres de stage, peu de stagiaires dans la province, forte féminisation de la profession, répartition territoriale inégale. La pénurie dentaire est donc à la fois quantitative, territoriale et organisationnelle.
La difficulté supplémentaire est que les dentistes ne sont pas structurés territorialement comme les médecins généralistes. Il n’existe pas de cercles de dentistes comparables aux cercles de médecine générale. La province a donc commencé par nouer des contacts avec les dentistes actifs, comprendre les réalités du terrain et organiser des groupes de travail.
Un plan d’action dentaire 2026-2030
Un premier plan d’action 2026-2030 a été élaboré. Il vise à agir, là aussi, sur tout le parcours professionnel, de la 5e secondaire à la fin de carrière.
Pour les étudiants et la transition vers la pratique, le plan prévoit des peer reviews entre dentistes actifs et futurs praticiens, ainsi qu’une présence dans les universités avec des dentistes locaux afin de présenter les projets et les possibilités d’installation.
Le volet formation et accompagnement professionnel prévoit davantage de formations accréditées en province de Luxembourg et la création d’un guide d’installation en cabinet dentaire.