Dépression : l’espoir psychédélique
Dans son dernier livre, « La Promesse des Psychédéliques, Révolutionner la psychothérapie ! » (Kennes éditions), la psychiatre et auteure Caroline Depuydt revient sur les différentes thérapies possibles pour sortir d’une dépression résistante ou d’une addiction à l’aide des différentes substances psychédéliques.
Le journal du Médecin : Quand on parle de psychédéliques, de quoi s’agit-il précisément ?
Dre Caroline Depuydt : Les psychédéliques sont des substances naturelles ou synthétiques qui induisent ce que l’on appelle un état modifié de conscience, c’est-à-dire une altération profonde et temporaire des perceptions, du sens de l’identité. Elles permettent l’accès à certaines couches émotionnelles profondément enfouies. Elles ne « déconnectent » pas le cerveau, mais elles en ébranlent l’organisation de façon transitoire. Cette action semble profondément thérapeutique pour certaines personnes qui souffrent de troubles psychiques graves, et qui voient alors à nouveau des solutions là où tout semblait bouché.
On parle principalement de la psilocybine (la substance active des champignons dits « magiques »), le LSD, l’ayahuasca, ainsi que de deux psychédéliques dits atypiques : la kétamine et la MDMA (principe actif de l’exctasy).
Quelles sont les principales pathologies qui peuvent être soignées par les psychédéliques ?
Les données les plus solides concernent aujourd’hui quatre grands domaines :
La dépression résistante d’abord. Parfois ce trouble ne répond pas aux antidépresseurs classiques, cela concerne 30 à 40 % des patients. La psilocybine a obtenu le statut de Breakthrough Therapy (« thérapie innovante ») dans cette indication auprès de la FDA américaine.
Le syndrome de stress post traumatique ensuite, pour lequel la MDMA est particulièrement efficace. Dans l’essai de Mitchell et al. (Nature Medicine, 2021), 67 % des participants ne répondaient plus aux critères diagnostiques après traitement, contre 32 % dans le groupe placebo. Des chiffres qui, dans notre domaine, sont remarquables.
Troisièmement, les psychédéliques auraient une efficacité importante sur les addictions (alcool, tabac, opioïdes, par exemple) avec des taux de rémission à long terme impressionnants ainsi qu’une diminution du craving.
Enfin, la psilocybine est utilisée dans les cas d’anxiété et de dépression chez les patients en soins palliatifs, où là elle réduit significativement la détresse existentielle face à la mort.
Avancée des neurosciences
Ces thérapies ont quelque chose de « chamaniques » pour le profane. Comment sont-elles reçues dans le monde médical ?
C’est une question que je comprends très bien. La psilocybine vient des champignons utilisés depuis des centaines voire des milliers d’années par le peuple mazatèque. L’ayahuasca est préparé dans les forêts amazoniennes par des chamans « curanderos ». Il y a effectivement une dimension ancestrale dans ces substances. Ce que nous vivons actuellement, c’est ce que beaucoup appellent une renaissance psychédélique, et elle repose sur trois piliers bien réels.
Le premier, c’est l’avancée spectaculaire des neurosciences et de l’IRM fonctionnelle. Nous pouvons désormais voir ce que ces substances font au cerveau en temps réel. On observe notamment la désynchronisation du réseau du mode par défaut, ce réseau cérébral qui structure notre récit intérieur, notre sens du « moi », et qui, quand il tourne en boucle, devient le moteur des ruminations dépressives.
Le deuxième pilier, c’est l’explosion des troubles de santé mentale. Près d’un quart de la population souffre de troubles mentaux. En tant que psychiatre, je fais ce constat chaque jour : les gens vont de moins en moins bien, et nous sommes de plus en plus démunis avec nos outils actuels. Face à cela, nous avons la responsabilité d’examiner sérieusement ces nouvelles voies, sans dogmatisme, mais sans naïveté non plus.
Le troisième pilier, c’est la légitimation scientifique : les publications se multiplient dans Nature, le NEJM, JAMA (…) Nous parlons ici d’evidence-based medicine concernant l’efficacité des thérapies assistées par psychédéliques.
Critères EBM
Justement. Avez-vous été interpellée par des confrères sur le critère EBM de ces thérapies ?
Oui, d’ailleurs, je trouve cette interpellation tout à fait légitime et même salutaire. Certains collègues pointent le risque d’un effet d’emballement médiatique suivi de déceptions cliniques. Ils ont en partie raison. Ces thérapies ne sont en effet pas magiques. Et je le dis clairement dans mon livre. Ce qui les distingue fondamentalement des antidépresseurs classiques, c’est qu’elles ne fonctionnent pas passivement.
Elles exigent une préparation rigoureuse avant la séance, un accompagnement psychothérapeutique pendant, et surtout un travail d’intégration dans les semaines qui suivent. Ce moment d’intégration, où le patient donne sens à ce qu’il a vécu, est souvent sous-estimé, et pourtant c’est là que se joue l’essentiel (…) La convergence des résultats est suffisamment robuste pour justifier des essais cliniques élargis et un débat médical sérieux.
