Vivalia : « Nous avons une réforme d’avance sur le reste du pays »
Après des années de blocages politiques, de recours et de doutes, le projet Vivalia (restructuration de l’offre hospitalière en province de Luxembourg) entre enfin dans sa phase concrète. Pour son CEO Pascal Mertens, il ne s’agit pas seulement de construire un hôpital, mais de refondre en profondeur l’offre de soins dans une province aux contraintes uniques - un chantier colossal à près de 700 millions d’euros, qui pourrait servir de modèle pour toute la Wallonie et même la Belgique.

Un entretien de Nicolas de Pape
Le journal du Médecin : Vivalia, c’est une vraie saga. Par où faut-il commencer pour l’expliquer ?
Pascal Mertens : Peut-être par le début, ou plutôt par mon arrivée. Je suis arrivé chez Vivalia en septembre 2022. Cela fait donc trois ans et demi.
Si j’ai accepté ce défi, c’est d’abord parce que c’est ma province d’origine. Je suis Luxembourgeois, mes parents habitent toujours à Virton. Pour moi, c’était une manière de boucler la boucle. Quand je suis arrivé, je venais d’avoir 60 ans. Tous mes amis pensaient que j’étais fou. Et, quelque part, ils n’avaient peut-être pas tout à fait tort. C’était clairement le plus gros défi de ma carrière. Mais je me suis dit que c’était une belle manière de revenir là d’où je viens, avec l’idée de faire aboutir ce qu’on appelait alors le projet Vivalia 2025 et ainsi de contribuer à assurer le maintien de soins hospitaliers pour la population de cette province
À l’époque, on résumait cela à la construction d’un nouvel hôpital. Mais très vite, je me suis rendu compte que ce n’était pas le fond du projet. En réalité, le projet est beaucoup plus ambitieux. Il s’agit d’une restructuration de l’offre hospitalière en province de Luxembourg.
Il faut se rappeler que cette province a une histoire hospitalière très particulière, avec une multitude de petits sites. Virton, par exemple, a connu deux petits hôpitaux. Du côté d’Arlon, il y avait Arlon, Athus, Messancy... Historiquement, il y avait donc beaucoup de dispersion. Vivalia est né avec cette volonté de regrouper, tout en conservant six sites hospitaliers.
« Depuis le début, je me bats pour expliquer que ce n’est pas "un nouvel hôpital", mais une restructuration complète de l’offre de soins. On garde Marche et Bertrix avec leurs spécificités, et on développe des proxi-cliniques à Vielsalm, Virton, Arlon, Libramont et Bastogne. »
Et cela reste un fil conducteur essentiel. La province de Luxembourg représente 15 % du territoire belge, mais moins de 4 % de la population. C’est unique en Belgique. C’est une province très vaste, avec de longues distances entre les sites, du sud au nord. Le vrai projet n’est donc pas de faire simplement un nouvel hôpital, mais de réorganiser l’offre sur l’ensemble du territoire dans un maillage cohérent, composé de sites complémentaires.
Aujourd’hui, cette restructuration doit se traduire par deux hôpitaux aigus - l’hôpital de Marche et un nouvel hôpital à construire -, un hôpital spécialisé en santé mentale à Bertrix, et un maillage de cinq proxi-cliniques. C’est cela qui donne son sens au projet.
Il ne s’agit donc pas seulement d’un nouvel hôpital ?
Exactement. Depuis le début, je me bats pour expliquer que ce n’est pas "un nouvel hôpital", mais une restructuration complète de l’offre de soins. On garde Marche et Bertrix avec leurs spécificités, et on développe des proxi-cliniques à Vielsalm, Virton, Arlon, Libramont et Bastogne. Dans plusieurs de ces communes, les hôpitaux actuels disparaîtront en tant qu’hôpitaux classiques pour faire place à des structures de proximité, tandis qu’un nouvel hôpital sera construit à Habay/Houdemont, le CHR Cœur du Luxembourg dont le nom a été choisi au terme d’un beau processus participatif par les habitants de la province
Le projet est donc bien plus ambitieux qu’on ne l’a parfois présenté. Mais comme il a été vendu pendant des années comme « le nouvel hôpital », tout le débat public s’est focalisé sur la question de savoir où on allait l’implanter. Si on avait mieux expliqué dès le départ qu’il s’agissait d’un nouvel hôpital accompagné d’un réseau de proxi-cliniques, le débat aurait sans doute été plus apaisé.
Quand je suis arrivé, j’ai trouvé un contexte dans lequel plusieurs bourgmestres de communes appelées à perdre leur hôpital étaient encore très réticents. Chacun essayait de préserver sa zone d’influence. C’est surtout Arlon qui a incarné cette résistance, puisque c’est avec cette ville que nous avons eu le plus long litige.
Donc, sur le fond, le projet était bon. Mais il avait sans doute été présenté de manière trop réductrice.
Grand projet cohérent de réorganisation
Quelles ont été les grandes étapes depuis 2022 ?
La première grande étape a été d’obtenir le financement politique du projet. Il fallait faire en sorte que le gouvernement wallon ne voie pas cela comme une addition de sous-projets séparés - un nouvel hôpital, un agrandissement à Marche, une reconstruction à Bertrix, des proxi-cliniques - mais comme un seul grand projet cohérent de réorganisation.
C’est d’ailleurs ainsi que le gouvernement wallon a justifié son accord de financement : en parlant de la cohérence d’ensemble du projet. À mes yeux, cela montrait bien qu’on reconnaissait enfin la logique globale de cette restructuration.
Et cela rejoint très fortement les recommandations du groupe d’experts sur la réforme du paysage hospitalier, publiées fin 2025. Je le dis souvent : Vivalia est à 90 % en phase avec ces recommandations. J’aime dire qu’en province de Luxembourg, nous n’avons plus seulement « une ardeur d’avance », mais « une réforme d’avance ». La réforme, elle est déjà dans nos plans.
Quel est le montant de l’investissement ?
Le programme global représente près de 700 millions d’euros. Il n’y a jamais eu un investissement de cette ampleur en province de Luxembourg. C’est, de très loin, le plus grand investissement de l’histoire de la province.
Si on détaille, le nouvel hôpital représentera à lui seul environ 520 millions d’euros. Il comptera 570 lits. L’hôpital de Marche, qui existe déjà et que nous continuons d’agrandir et de moderniser, représente un nouvel investissement d’environ 30 millions. La reconstruction de Bertrix, qui sera aussi un site neuf, tourne autour de 65 millions. Les cinq proxi-cliniques représentent environ 40 millions. À cela s’ajoutent encore des investissements dans les maisons de repos, pour environ 15 millions.
Au total, nous allons financer environ 580 millions par emprunt. Cela signifie que Vivalia met aussi sur la table entre 15 et 20 % de fonds propres. Nous avons une structure financière très saine. Belfius dit régulièrement que nous faisons partie du top 3 des structures financières les plus saines parmi les hôpitaux wallons.
Que trouvera-t-on dans les proxi-cliniques ?
Les proxi-cliniques sont vraiment des centres locaux de santé. On y trouvera essentiellement des consultations, des activités pré et post-opératoires, des services médicaux et paramédicaux, des centres de prélèvement, de l’imagerie médicale de base - mammographie, scanner, etc. -, de l’auto-dialyse, de la revalidation ambulatoire, ...
« Au fond, ce que nous visons, ce sont trois hôpitaux, mais aussi cinq grands centres de proximité où le citoyen trouvera en un même lieu une série de services de santé. »
L’idée est de maintenir tout ce qui demande de la proximité. Nous avons aussi attribué une thématique particulière à chaque proxi-clinique, pour éviter que chaque commune veuille « sa » clinique du sport ou « son » projet à la mode. Par exemple, il y aura une clinique du bien-être à Bastogne, une clinique de la douleur à Libramont, etc. L’idée est d’avoir dans chaque proxi une spécificité identifiable, tout en gardant une offre très large.
Chaque proxi-clinique aura aussi un PIT pour la gestion des urgences. Dans une province comme la nôtre, c’est fondamental. Nous essayons également, en concertation avec les médecins généralistes, d’y adosser un poste médical de garde ou, à tout le moins, de l’implanter à proximité immédiate.
Notre logique est donc celle d’un véritable pôle santé local. Et nous avons laissé la possibilité aux communes, mais aussi à la Province, qui est notre principal actionnaire avec 53 % des parts, de venir y regrouper d’autres services. La Province de Luxembourg a d’ailleurs pleinement adhéré au projet. Dans plusieurs communes, elle installera à côté de nos proxi-cliniques des services comme la médecine scolaire ou des services liés à la santé mentale.
Au fond, ce que nous visons, ce sont trois hôpitaux, mais aussi cinq grands centres de proximité où le citoyen trouvera en un même lieu une série de services de santé.
Ce qui a surtout occupé Vivalia, c’est donc le nouvel hôpital ?
Oui, très clairement. Et là, il a fallu passer par toute l’odyssée du permis. En 2023, nous avons introduit une première demande de permis. Le fonctionnaire de l’urbanisme a remis un avis négatif. Nous avons introduit un recours auprès du gouvernement wallon. À l’époque, les ministres Borsus et Tellier nous ont accordé le permis.
Ensuite, la Ville d’Arlon a introduit un recours à son tour. Arlon était alors le dernier grand résistant au projet. À ce moment-là, il n’y avait pratiquement plus de communication entre Vivalia et la Ville d’Arlon.
Pour quelles raisons ?
Pour des questions de personnes, de perception, de manque de respect ressenti du côté arlonais. Arlon considérait en substance qu’en tant que chef-lieu, elle avait droit à « son » hôpital.
Mais en réalité, notre futur hôpital CHR Cœur du Luxembourg a déjà été implanté très près d’Arlon, à une quinzaine de minutes. Il a donc finalement été localisé à proximité du chef-lieu.
J’ai réussi, mais cela a été très compliqué, à remettre tout le monde autour de la table avec le bourgmestre d’Arlon. Je n’ai jamais eu de problème personnel avec lui. C’était davantage une histoire institutionnelle qu’un conflit avec le nouveau directeur général. Cela a pris presque un an. Finalement, en juin de l’année dernière, nous avons conclu un accord qui a conduit Arlon à retirer son recours devant le Conseil d’État.
On ne saura jamais s’ils auraient gagné, mais leur recours constituait malgré tout une épée de Damoclès au-dessus du projet.
Taille du nouvel hôpital
Il y a aussi eu une réduction de la taille de l’hôpital ?
Oui. Avec l’augmentation des coûts, un débat a longtemps existé sur la taille idéale du nouvel hôpital. Il y a environ un an et demi, notre conseil d’administration nous a demandé de revoir légèrement le projet à la baisse. Au départ, on était à 660 lits. Nous sommes revenus à 570 lits, ce qui est, selon moi, la bonne taille.
Cela correspond tout de même à une réduction de 28 % de l’offre en lits aigus. C’est colossal.
Mais, comme nous modifiions la taille du projet, il a fallu introduire un permis modificatif. Nous l’avons fait fin 2025. Et là encore, le fonctionnaire en charge a rendu un avis négatif.
Nous avons donc introduit un nouveau recours, le 23 décembre 2025. Et nous avons appris ce 31 mars que le ministre François Desquesnes, ministre wallon en charge notamment de l’Aménagement du territoire, venait de signer définitivement le permis. Nous avons pu valider le calendrier avec les architectes : nous allons pouvoir lancer la construction du nouvel hôpital.
Entre le premier permis et l’obtention du permis définitif, il se sera écoulé trois ans. C’est énorme. Chacun a joué son rôle, bien sûr. Mais on peut aussi se dire qu’on a perdu trois ans dans un projet de santé publique.
« En juin, quand nous avons conclu l’accord avec Arlon, j’ai indiqué que le projet ne pouvait plus raisonnablement s’appeler Vivalia 2025. Ce sera donc Vivalia 2030, puisque c’est à cet horizon-là qu’il faut désormais penser. »
C’est à ce moment-là que Vivalia 2025 est devenu Vivalia 2030 ?
Oui. En juin, quand nous avons conclu l’accord avec Arlon, j’ai indiqué que le projet ne pouvait plus raisonnablement s’appeler Vivalia 2025. Ce sera donc Vivalia 2030, puisque c’est à cet horizon-là qu’il faut désormais penser.
Revenons au financement bancaire. Où en êtes-vous ?
C’est le dernier grand point à régler, mais on n’est plus dans une logique d’épée de Damoclès. On est dans la dernière ligne droite. Cela fait un an et demi que nous négocions avec les banques.
Nous avons, en gros, deux blocs. D’un côté, la Banque européenne d’investissement, qui finance plus ou moins la moitié du projet. C’est très intéressant parce que ce sont les meilleures conditions. De l’autre côté, les banques belges, avec Belfius et ING comme têtes de pont, rejointes aussi par CBC et BNP.
Nous avons dû produire plusieurs versions du plan financier. Celui-ci est désormais finalisé depuis début mars. Aujourd’hui, la discussion porte sur les garanties demandées par les banques. Par le passé, des projets hospitaliers bénéficiaient encore de garanties de la Région wallonne. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les banques veulent donc être rassurées.
Nous espérons une réponse définitive dans le courant du mois de juin. Je reste optimiste, même si c’est extrêmement épuisant. Ce sont des montants colossaux, les banques demandent une masse énorme d’informations, et les réunions s’enchaînent sans fin. Mais on sent qu’on avance, et que les banquiers adhèrent au projet. Ils ont envie de le financer. Ils veulent simplement le faire dans de bonnes conditions.

Les premiers travaux vont donc démarrer bientôt ?
Oui. La première proxi-clinique, à Vielsalm, sera attribuée fin avril à l’entrepreneur qui remportera le marché public. Les travaux devraient débuter après les congés du bâtiment.
Pour le grand hôpital à construire, nous allons commencer les terrassements dans le courant du mois de mai. J’ai beaucoup insisté pour que, lorsque les gens emprunteront l’E411 cet été pour partir en vacances, ils voient que quelque chose est réellement en train de se passer.
Il y aura aussi un échangeur dédié à l’hôpital, un peu comme au MontLégia. C’est indispensable, notamment parce que le village où sera implanté l’hôpital est petit. Nous ne pouvons pas faire passer pendant des années tous les camions du chantier par le centre du village. C’est donc une contrainte imposée en lien avec la Sofico : il faut créer cet échangeur avant de lancer réellement le gros du chantier.
Aujourd’hui, on est enfin dans le concret. Ce matin, nous avons parlé terrassements, échangeur, gros oeuvre, calendrier de marché public pour sélectionner le consortium qui construira l’hôpital. C’est très stimulant.
Et pour les autres sites ?
Bertrix, ce sera un peu plus tard, à partir de 2028. Marche est un projet permanent à travers un plan directeur ambitieux. Pour les proxi-cliniques, on va les échelonner dans le temps : Vielsalm d’abord, puis Virton et Bastogne, ensuite Arlon, puis Libramont.
Il y a donc énormément de travail pour nos équipes. Mais cela confirme bien que nous avons, en quelque sorte, une réforme d’avance.
Justement, comment voyez-vous les recommandations des experts sur la réforme hospitalière ?
Franchement, à 90 %, elles sont parfaites. C’est exactement ce que nous avons dans notre projet. Même les banques nous disent que Vivalia colle à ce que les experts recommandent. Cela renforce la crédibilité de notre démarche.
Le seul point problématique, c’est que les critères qu’ils fixent pour les hôpitaux du type de Marche sont un peu trop élevés. Si le gouvernement appliquait les recommandations à la lettre, Marche ne pourrait plus rester un hôpital général. Ce serait catastrophique pour nous, parce que le projet forme un tout.
Je donne souvent un exemple très simple. Si demain il n’y a plus de maternité à Marche, cela veut dire que, pour toute une partie de la province de Luxembourg, la maternité la plus proche serait soit au nouvel hôpital Cœur du Luxembourg à Habay-Houdemont, soit à Liège, soit à Namur. Ce n’est pas acceptable, ni en termes d’accessibilité, ni en termes d’équité.
Or les experts eux-mêmes rappellent à plusieurs reprises que la réforme doit se faire avec deux exigences en tête : l’accessibilité pour les patients et l’équité territoriale. C’est pourquoi nous espérons une forme de dérogation pour Marche.
Et c’est aussi pour cette raison que certaines banques nous disent aujourd’hui qu’elles préfèrent attendre d’avoir cette certitude avant de prêter l’argent destiné à ce site précis.
Ouverture du nouvel hôpital début 2031
Quand le nouvel hôpital sera-t-il vraiment opérationnel ?
Maintenant qu’on sait que les travaux vont démarrer en mai, on peut donner des dates. Notre objectif, c’est que tous les patients aient été transférés début 2031. En pratique, cela veut dire une ouverture au tout début de 2031.
On n’ouvre évidemment pas un hôpital le 1er janvier, mais l’idée est bien celle-là. Il faut compter cinq ans de chantier. C’est ce que montre l’expérience des autres grands projets.
L’objectif est aussi que toutes nos proxi-cliniques soient prêtes avant l’ouverture du nouvel hôpital, pour garantir la continuité. Quant à Bertrix, le site devrait être prêt en 2030.
Au final, on sera face à un projet qui aura pris vingt ans.
Serez-vous encore là pour son aboutissement ?
Non, ce n’est pas mon intention. Et je ne pense pas que ce serait souhaitable, ni pour moi, ni pour l’institution. En 2031, j’aurai 69 ans. Si on veut que ce projet aboutisse correctement, il faut énormément s’investir. Je pense que partir dans le courant de 2028 serait une bonne chose.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de couper un ruban ni de remettre des clés. Ce que j’aimerais, c’est pouvoir transmettre les plans et le casque de chantier, et dire à ceux qui mèneront Vivalia dans les années 2030 : « Voilà, appropriez-vous maintenant ce projet et emmenez-le à son terme. »
Je m’inspire un peu de ce qu’a fait Alain Javaux au MontLégia. J’aimerais pouvoir préparer la succession une fois que le chantier du nouvel hôpital aura réellement commencé. Je n’en ai pas encore parlé au conseil d’administration, mais c’est mon intention. Je pense qu’il serait sain que les futurs gestionnaires s’approprient le projet dans les deux ou trois dernières années de la construction, plutôt que de changer de direction générale au moment du basculement d’un hôpital à l’autre.
« Enorme taux d’adhésion des médecins et des infirmiers »
Les médecins et les infirmiers adhèrent-ils au projet ?
Au début, cela a été très tendu, surtout dans le corps médical. Certains se sont mobilisés pour défendre leur site, d’autres pour peser sur l’emplacement du nouvel hôpital. Mais aujourd’hui, depuis un an et demi ou deux ans, il y a une très forte adhésion.
Je ne vais pas dire qu’il y a unanimité, ce n’est jamais le cas dans ce type de projet. Ces derniers mois, le mot qui revenait le plus souvent, c’était même l’impatience. Beaucoup de médecins ne comprenaient plus pourquoi il fallait autant de temps pour finaliser le dossier.
Il restait bien une petite fraction, peut-être 10 à 20 %, qui adhérait sur le fond mais devenait défaitiste, en disant : « On y a cru, mais vous n’y arriverez jamais. » J’ai encore entendu cela il y a un mois. Donc, maintenant, le premier coup de pelle aura aussi une valeur symbolique très forte : il permettra de montrer à tout le monde que c’est parti.
Nous avons même déjà recruté quelques médecins ces dernières années pour qui le projet Vivalia 2030 a été un facteur d’attractivité. Nous avons même des médecins flamands qui ont rejoint Arlon en disant qu’ils voulaient participer à cette aventure. Ce n’est pas anodin.
Bien sûr, comme tout le monde, nous avons encore de grosses difficultés de recrutement dans certaines disciplines. Dans d’autres, par contre, nous n’avons aucun souci.
Sur le personnel soignant, l’adhésion est également très forte. Il y a sans doute 5 à 10 % des personnes qui ne suivront peut-être pas, notamment parce que les distances vont changer. Mais globalement, les gens aspirent à une seule chose : travailler enfin dans de bonnes conditions.
Il faut dire les choses comme elles sont : dans certains sites, notamment à Arlon ou à Libramont, les conditions de travail sont devenues très difficiles. Les bâtiments ont souvent cinquante ans. Ils sont vétustes. C’est pénible pour les équipes.
Maintenant, le grand enjeu des quatre à cinq prochaines années, ce sera l’accompagnement du changement. Les équipes ont déjà été impliquées dans la conception du projet. Mais il faudra encore harmoniser les pratiques, construire les futures équipes, choisir les méthodes de travail communes. Entre deux hôpitaux, on peut avoir deux façons différentes de bien soigner. Il faudra décider comment on fera demain. C’est tout un travail de change management.

Que vous inspire le projet évoqué du côté de Mont-Godinne et son « déménagement » ?
Beaucoup ont présenté cela comme un énorme risque pour nous. Moi, je vois les choses autrement. J’attends des provinces voisines, Namur et Liège en particulier, qu’elles prennent elles aussi des décisions courageuses de rationalisation.
Le Namurois, je le connais bien, j’y ai travaillé. Cela fait des années que les hôpitaux y peinent à collaborer correctement. Il y a aujourd’hui six sites hospitaliers. C’est beaucoup trop. Quand j’entends dire que Mont-Godinne reconstruirait un nouvel hôpital en se déplaçant vers le sud, je trouve cela complètement irréaliste.
À mes yeux, c’est un doux rêve. Le CHU a déjà investi énormément à Dinant. Il faudra forcément rationaliser entre Dinant, Godinne, Namur et les autres sites. Le rapport des experts est très clair : il n’y a pas lieu de multiplier les hôpitaux universitaires. Or certains parlent aujourd’hui d’un nouvel hôpital universitaire à Godinne, d’autres à Mons. Il faut rester sérieux.
La réforme, ce n’est pas faire plus d’hôpitaux universitaires. C’est rationaliser l’offre existante.
Nous, à Marche, l’hôpital existe déjà. Notre projet est concret. Eux, s’ils veulent reconstruire quelque chose, on parle d’un horizon à quinze ans. Dans quinze ans, notre plan directeur sera exécuté depuis longtemps. Donc je ne vois pas cela comme une menace directe. Je vois surtout cela comme le signe que les autres provinces vont devoir, elles aussi, faire les efforts de rationalisation que nous avons déjà consentis.
« Frank Vandenbroucke suit donc cela de très près, notamment via Johan Kips. Il faut savoir qu’en province de Luxembourg, le premier poste médical de garde a été créé ici, le premier PIT aussi. »
Le fédéral et Frank Vandenbroucke suivent de près ce dossier ?
Oui, très clairement. On a des échos qui montrent que certains, y compris au Parlement, disent que si la province de Luxembourg est capable de mener une réforme comme celle-là, il n’y a aucune raison que les autres provinces n’y parviennent pas.
Frank Vandenbroucke suit donc cela de très près, notamment via Johan Kips. Il faut savoir qu’en province de Luxembourg, le premier poste médical de garde a été créé ici, le premier PIT aussi. Donc cette idée d’une réforme d’avance n’est pas seulement un slogan : beaucoup de gens regardent concrètement ce que nous faisons.
Et puis il y a un autre élément de contexte très important : la position des banques. Les banquiers considèrent que le politique accepte beaucoup de projets, puis demande ensuite au secteur bancaire de les financer sans hiérarchisation claire. Eux disent en substance : si le politique ne fait pas des choix, nous n’allons pas tout financer.
Aujourd’hui, en Belgique francophone, il y a trois grands projets hospitaliers sur la table : Ottignies, Helora et Vivalia. Et c’est Vivalia qui est le plus avancé. Beaucoup de gens disent que si les banques ne financent pas Vivalia, le secteur hospitalier francophone entrera dans une zone de très grande difficulté.
Donc, pour nous, le fait d’être les plus avancés est un avantage. Mais cela montre aussi qu’à terme, la question du financement bancaire de tous les projets hospitaliers va devenir un enjeu majeur. Raison de plus pour que la réforme voie vraiment le jour et que l’autorité publique dise enfin clairement quels projets elle veut soutenir.
Aujourd’hui, on entre enfin dans le concret. Et cela change tout.