De la cocaïne partout, et la kétamine progresse
Sciensano cartographie la consommation de huit drogues sur notre territoire grâce à l'analyse, pendant une semaine, des eaux usées de 17 stations d'épuration belges.

L'analyse des eaux usées (recherche de biomarqueurs humains liés aux métabolites de dégradation, NdlR) constitue une approche très intéressante pour surveiller divers développements en santé publique. Sciensano avait démarré cette approche dès 2020 en traquant le SARS-CoV-2 à l'aube de la pandémie de covid, puis l'a étendue pour mesurer l'activité de la grippe, du VRS et de la poliomyélite. Désormais, nos eaux sales dressent aussi la carte du marché de la came.
Cette surveillance des drogues à grande échelle - une première - via nos eaux usées s'est déroulée du 24 au 30 mars 2025 dans 17 stations d’épuration de Flandre, Wallonie et Bruxelles-Capitale - une belle couverture de la population belge. Les résultats sont sortis il y a quelques jours.
Un outil objectif
Cette mesure « donne une idée objective des substances consommées qui circulent réellement », souligne Maarten Degreef, expert en drogues chez Sciensano. Pas d'auto-rapportage par les consommateurs eux-mêmes et donc pas de biais, et pas de données individuelles, donc pas d'atteinte à la vie privée.
Cet « instantané » de l'usage des drogues à travers le pays complète les données d'autres outils (chiffres police, sondages auprès du public, dossiers hospitaliers) et permettra de jauger l'impact de mesures politiques, voire des actions judiciaires (démantèlement de labos clandestins, déplacement du marché de la drogue toujours plus nomade). Le but est de réitérer l'analyse chaque année et de confronter nos résultats d'année en année et avec ceux de nos voisins.
Huit drogues
« Les résultats donnent des tendances », précise Sciensano. Pas question de classer les villes, pointer des utilisateurs ou évaluer des quantités, même si les résultats confirment que les mégapoles et villes festives / estudiantines sont davantage touchées.
Huit drogues ont été recherchées: cocaïne, MDMA (ecstasy) et kétamine (= les trois plus fréquentes en Europe) + amphétamine (speed), méthamphétamine, crack et 4-MMC (méphédrone) et 3-MMC. Le cas des deux dernières - des cathinones synthétiques - confirme l'intérêt de la méthode par les eaux usées: on les pensait de plus en plus populaires, or la méphédrone n'a pas été retrouvée et le 3-MMC n'est apparu que dans deux stations... Donc soit leur consommation n'augmente pas, soit la composition telle que vendue aux usagers est trompeuse. « Grâce à cette méthode analytique, nous en avons à présent la preuve évidente », souligne Sciensano.
Cocaïne : des biomarqueurs dans toutes les stations d'épuration. La PNML (= charges massiques normalisées par rapport à la population, exprimées en mg/jour/1.000 habitants) la plus élevée a été mesurée à Anvers-Sud (1382,1 mg/jour/1.000 habitants). Moyennes élevées aussi à Bruxelles (Nord), Liège (station d'Oupeye) et Charleroi (Montignies). Dans l'ensemble, les taux sont plus faibles en Flandre qu'en Wallonie et à Bruxelles. Les mesures du week-end (en particulier le dimanche) sont beaucoup plus élevées, ce qui signe une consommation dans les lieux de vie nocturne et festifs.
Crack : consommé partout (11 stations sur 17 - Anvers sud, Charleroi et Namur en premier), et de manière plus régulière que la cocaïne (pas de pic de week-end), révélant « une dépendance plutôt qu'un choix récréatif. »
MDMA (ecstasy) : une des drogues les plus courantes dans les lieux de vie nocturne: deux consommateurs de drogues sur cinq en sortie. Elle est retrouvée partout, mais plus en Flandre et à Bruxelles. Les différences entre semaine et week-end sont moins marquées que pour la cocaïne (léger pic le dimanche et le lundi - la MDMA a une fenêtre d'excrétion prolongée), mais l'analyse montre une hausse importante à Arlon (+499%, rave party ce week-end-là?).
Amphétamine : tout le Royaume est concerné, avec des variations notables. La Flandre est plus touchée, ce qui pourrait s'expliquer par une plus grande disponibilité: « les deux tiers des laboratoires de drogue saisis sont situés dans les provinces du Limbourg et d'Anvers », ou à un « lien avec le marché néerlandais de la drogue », analyse Sciensano. « Outre la consommation dans le cadre de la vie nocturne (étudiants), les eaux usées montrent que cette substance est consommée de manière régulière, donc pour d'autres motifs que festifs. »
Méthamphétamine : aucune trace en Wallonie. Sa prévalence est assez faible (0,2% de la population, soit environ 10.000 personnes, estime-t-on). Les niveaux les plus élevés ont été mesurés dans les stations d'épuration d'Anvers-Sud et de Bruxelles-Nord, sans différences notables entre semaine et week-end. « Il faut prêter attention à son usage dans des contextes de niche et investir dans des interventions sanitaires afin d’éviter sa généralisation », préconisent les experts (des PNML faibles peuvent aussi s'expliquer par l'absence d'un biomarqeur spécifique pour cette drogue, NdlR).
Kétamine : seule la station de Marche (Wallonie) y échappe. La consommation est uniforme: Hasselt, Namur, Anvers Sud, Bruges, Liège Oupeye, Mons, Gand, Harelbeke, Louvain, Bruxelles Nord, Malines, Anvers Deurne, Arlon, Charleroi, Bruxelles Midi et Wavre. Pas d'usage festif flagrant. Les experts notent que « comme pour l'amphé, les villes à forte population étudiante (Gand, Louvain et Bruxelles) enregistrent une augmentation notable de la consommation le jeudi/vendredi. D'autre part, la kétamine est utilisée en milieu médical en anesthésie générale, et hors prescription pour le traitement de la dépression résistante. »