Opinions & chroniques
Qui a peur du ticket modérateur ?
L’idée de toucher au ticket modérateur suscite parfois des tempêtes. Dans un verre d’eau ?

La Belgique n’a plus remporté le Tour de France ou le concours Eurovision depuis des temps immémoriaux, mais qu’importe, elle peut s’enorgueillir d’un bilan très honorable en ce qui concerne l’accès aux soins de santé. Et ce n’est pas une mince performance dans un pays qui croule sous le poids de sa dette et de ses charges.
Revers de la médaille, on nous demande d’être sans cesse plus compétitifs et cette course à la performance n’épargne pas la Sécurité sociale. En termes plus triviaux : « Il faut faire des économies ».
Le remboursement de la consultation téléphonique a été supprimé récemment. En premier lieu parce qu’il dépassait le budget (non prévu), ensuite parce qu’une minorité de médecins y avait trouvé une source de revenus d’un volume parfois étonnant. Il a donc été demandé aux organisations syndicales de proposer des économies alternatives si elles voulaient éviter la suppression du financement de la téléconsultation.
À l’époque, nous avions suggéré de réaliser l’économie nécessaire sur la masse de la prochaine indexation des honoraires. Mais il n’y avait pas de gouvernement… Autre idée : une augmentation de la part du ticket modérateur (TM), non indexé depuis belle lurette.
La pratique de terrain montre que ce n’est pas une indexation du TM qui va générer une perte d’accessibilité financière aux soins, alors que la suppression des phono-consultations pose, elle, un problème majeur d’accès aux soins.
"L’argent qui freine"
Idée fort mal accueillie. Je sais que la « philosophie » du TM (en néerlandais remgeld, « argent qui freine ») est de freiner un accès abusif aux soins. On peut donc imaginer que son augmentation entraverait davantage l’accès aux soins.
Personnellement, j’ai toujours considéré cette position comme une vue de l’esprit, sans impact réel. Pour les patients sans problème financier, le TM pratiqué en médecine générale ne freine rien et quant à ceux pour qui débourser un euro est problématique (et il en existe !), jamais je ne leur ai refusé un soin, même si j’y perdais cet euro, et je pense que nous faisons tous pareil.
Prenons maintenant la philosophie du TM par l’autre bout de la lorgnette : qu’arriverait-il si on le faisait disparaître ?
La grande peur a toujours été de voir les patients abuser de la gratuité en médecine générale.
La grande peur a toujours été de voir les patients abuser de la gratuité en médecine générale. Pourtant, dans la pratique au forfait (où le patient ne paie rien), on ne constate jamais un « afflux anormal ». Ce qui n’est pas le cas des urgences saturées en permanence… Bref, dans le contexte actuel où les montants restent légers, le concept de TM me semble creux.
Et sur un plan concret, chiffré, que représenterait une indexation du TM ?
Le belge consulte en moyenne 5,8 fois/an. Une indexation du TM de 2,5 euros pour l’assuré ordinaire représenterait donc une dépense totale en TM* d’environ 37,7 euros/an, au lieu de 23,2 euros. Pour ceux qui bénéficient d’une intervention majorée, une indexation du TM de 0,5 euro représenterait une dépense totale en TM* d’environ 11,6 euros/an, au lieu de 8,7 euros.
Quand l’indignation facile se trompe de cible
On nous a accusés de façon à peine voilée d’accroitre les inégalités en santé parce que nous plaidions pour une indexation du TM (en contrepartie du maintien de remboursement de la téléconsultation, très favorable à l’accessibilité aux soins). Connaissant les défis de l’accès à la santé pour les plus fragiles, je trouve ce procès mal fondé.
Bien sûr, les personnes à faible capital social et culturel se trouvent généralement en moins bonne santé que les autres, elles présentent souvent des maladies chroniques telles que diabète et/ou hypertension, et pâtissent d’une moindre capacité de gestion de leurs soins.
Quand je m’inquiète pour un patient obèse, au diabète mal équilibré et avec une hypertension, il tente de me rassurer en disant qu’il voit son cardiologue et son diabétologue une fois par an et que ça lui suffit. De la même façon, des femmes arrivent à l’hôpital pour accoucher sans aucun suivi préalable, que ce soit par une sage-femme, un gynécologue ou un généraliste et ce n’est pas en trois jours d’hôpital qu’un suivi correct va s’instaurer.
Ces exemples illustrent que les patients en situation de précarité sont trop préoccupés par leur survie et le stress du quotidien pour se permettre le « luxe » d’un suivi médical cohérent. Ils font souvent des dépenses illogiques telles que l’achat inconsidéré de compléments alimentaires (...) ou adoptent des comportements inappropriés, notamment dans les raisons de recours aux services d’urgences et à certains spécialistes, ce qui, conjugué à la pénurie de généraliste, est à mon avis un facteur majeur de dépenses injustifiées.
Au vu de cette situation réelle, la pratique de terrain montre que ce n’est pas une indexation du TM qui va générer une perte d’accessibilité financière aux soins, et ce constat devrait être pris en compte dans les discussions avec les autorités et les mutuelles. Seul l’apport de données objectives dans un débat constructif pourra nous mener à des solutions structurelles pour une meilleure santé à coût égal. Ne nous trompons pas de combat !
* Part personnelle des bénéficiaires avec régime préférentiel dans le cadre du DMG.