« À Bruxelles, 28 % des habitants ne voient pas de généraliste »
Après plus de 600 jours sans gouvernement bruxellois, les institutions de soins de la capitale voient enfin se rouvrir le dialogue politique. Pour Dieter Goemaere, directeur des hôpitaux et chief economist de Gibbis, les défis restent nombreux : pénurie de personnel, explosion des besoins en santé mentale, réforme du paysage et du financement hospitalier. Dans une région marquée par de fortes inégalités sociales, il plaide pour que la vulnérabilité des patients soit davantage prise en compte dans les futurs modèles de financement.

Le journal du Médecin : Les institutions de soins ont fonctionné plus de 600 jours sans gouvernement bruxellois. Comment avez-vous géré cette période ?
Dieter Goemaere : Le terrain a continué à faire son travail. Les institutions ont pris en charge les patients comme elles l’ont toujours fait. Mais l’absence d’interlocuteur politique actif a posé plusieurs défis.
Certaines décisions importantes n’ont pas pu être prises, par exemple en matière de financement facultatif ou d’infrastructures hospitalières. Nous n’avions pas non plus de calendrier clair pour les investissements nécessaires à l’adaptation des bâtiments.
Cela n’a pas empêché les soins de continuer, mais plusieurs dossiers ont été reportés. Nous avons également ressenti le manque d’un relais politique pour défendre les spécificités bruxelloises dans certains débats fédéraux, comme la réforme du paysage hospitalier.
25 mesures de valorisation des métiers du soin
Quels sont aujourd’hui les principaux défis des soins de santé bruxellois ?
Bruxelles présente une situation paradoxale. La région génère plus de 17 % du PIB belge, mais le risque de pauvreté ou d’exclusion sociale y est environ deux fois plus élevé que la moyenne nationale. Cette vulnérabilité sociale a des conséquences directes sur les soins de santé.
Parmi les priorités, il y a clairement la santé mentale, dont les besoins ont fortement augmenté ces dernières années, en particulier chez les jeunes. La pénurie de personnel constitue également un défi majeur. Gibbis a élaboré un plan d’action comprenant 25 mesures pour valoriser les métiers de la santé à Bruxelles. Mais cela nécessite une collaboration entre plusieurs niveaux de pouvoir - régional, fédéral et aussi l’enseignement.
« La réforme de la nomenclature est discutée depuis plus de vingt ans. Il est temps d’aboutir. »
La réforme du financement hospitalier est en cours. Les hôpitaux bruxellois sont-ils prêts ?
Ces réformes sont nécessaires et nous les soutenons. La réforme de la nomenclature, par exemple, est discutée depuis plus de vingt ans. Il est temps d’aboutir. Mais il existe un point d’attention important pour Bruxelles : la dimension sociale de la patientèle. Le financement hospitalier sera largement basé sur la pathologie médicale, encore plus qu’aujourd’hui. Or le profil social des patients influence aussi fortement les coûts de prise en charge.
À Bruxelles, nous avons davantage de patients vulnérables. Par exemple, l’hospitalisation de jour est parfois plus difficile lorsque les patients vivent seuls ou dans des situations précaires. Certains patients ne parlent pas les langues nationales ou n’ont pas de statut d’assurabilité clair, ce qui nécessite davantage d’accompagnement administratif et social. Les séjours sont aussi souvent plus longs et la prise en charge plus complexe. Ces éléments devraient être pris en compte dans les modèles de financement futurs.
Le recours à la médecine générale semble plus faible à Bruxelles…
Effectivement. Environ 28 % des Bruxellois n’ont pas consulté un médecin généraliste au cours de l’année écoulée, contre 13 à 15 % dans les autres régions.
Cela entraîne un recours plus fréquent aux services d’urgence hospitaliers. Il y a probablement des facteurs culturels, mais aussi simplement le fait que certains patients n’ont pas de médecin traitant. Renforcer la première ligne est donc essentiel. Les hôpitaux ne doivent pas être la porte d’entrée pour des situations qui pourraient être prises en charge plus tôt en médecine générale.
Immobilité/mobilité
La mobilité est-elle devenue un vrai sujet pour les hôpitaux bruxellois ?
Oui, c’est clairement un point d’attention. À Bruxelles, la mobilité est très diversifiée : plus de la moitié des ménages n’ont pas de voiture. Il faut donc penser l’accès aux soins de manière multimodale, en tenant compte des transports en commun, de la mobilité douce, mais aussi de la circulation automobile lorsqu’il s’agit d’aide médicale urgente.
Pour les ambulances et le 112, l’organisation reste globalement efficace, avec des temps d’intervention de l’ordre de sept à huit minutes. Cela suppose toutefois une bonne répartition des départs sur le territoire.
En revanche, l’accès à Bruxelles pour le personnel hospitalier devient de plus en plus compliqué. Le stationnement est difficile, coûteux, et certains hôpitaux doivent même acheter des cartes de riverain pour leurs collaborateurs à prix d’or. C’est un vrai enjeu d’attractivité si l’on veut continuer à faire venir du personnel à Bruxelles.
Quel message souhaitez-vous adresser aux médecins et aux autorités ?
Nous traversons une période complexe, avec des ressources budgétaires et humaines limitées. Il faut continuer à investir dans les soins de santé, mais aussi mener les réformes nécessaires. Et surtout, ces réformes doivent se faire en concertation. Les médecins, les mutualités, les hôpitaux et les autorités doivent rester autour de la table. Le terrain peut apporter beaucoup de solutions. Plutôt que d’entrer dans des logiques d’opposition, nous devons privilégier la co-création.