Philippe Devos : « Réformer, oui. Foncer dans le mur, non. »
Réformes hospitalières, fin annoncée des suppléments d’honoraires, pénurie de soignants, cybersécurité, santé mentale, intelligence artificielle… À la tête d'UNESSA, qui fédère huit secteurs du non-marchand, le Dr Philippe Devos livre une lecture sans langue de bois de l’état du système de santé. Médecin et gestionnaire, il plaide pour des réformes fondées sur les données, alerte sur les risques financiers et humains d’un changement mal préparé, et appelle les soignants à reprendre la main sur le sens et la qualité du soin.
Le journal du Médecin : Qu'est-ce qu'UNESSA et quelle est son origine ?
Philippe Devos : UNESSA est historiquement le résultat de la fusion de trois ASBL qui œuvraient dans les secteurs de la santé et de l’aide aux personnes. Elle regroupe aujourd'hui huit secteurs : les hôpitaux (le plus connu), la santé mentale (des hôpitaux psychiatriques aux associations locales), les crèches, les maisons de repos, l'insertion socio-professionnelle, l'aide à la jeunesse, la médecine scolaire (PSE/PMS) et la première ligne (prévention, maisons médicales, soins à domicile).
Peut-on définir UNESSA comme un lobby ?
C'est avant tout une fédération patronale (comparable à UCM – Union des Classes moyennes ou AKT – Fédération patronale wallonne) qui remplit trois missions : représenter ses membres dans les instances publiques, défendre leurs positions (ce qui inclut du lobbying auprès des politiques et de la presse) et inspirer en partageant les bonnes pratiques et innovations entre ses huit secteurs.
« UNESSA est l'une des plus grosses fédérations de Belgique en termes de taille. Elle compte plus de 65 employés répartis entre son siège à Bruxelles et Namur. »
Quelle est l'ampleur de cette organisation ?
UNESSA est l'une des plus grosses fédérations de Belgique en termes de taille. Elle compte plus de 65 employés répartis entre son siège à Bruxelles et Namur.
Quelle est la stratégie de votre fédération face aux réformes ?
La ligne de conduite actuelle est de « construire quand c'est possible et contester quand c'est nécessaire ». Lorsqu'elle conteste, elle s'appuie sur la littérature scientifique, économique et les comparaisons internationales pour éviter que la Belgique ne répète les erreurs commises par ses voisins (France, Allemagne, Danemark) qui ont souvent 20 à 30 ans d'avance sur certaines réformes.
Quel est le point de vue d'UNESSA sur les réformes du ministre Vandenbroucke ? Bien que les fondements des réformes soient jugés corrects pour sortir d'un système qui pousse à l'augmentation du volume d'actes, la fédération critique le tempo imposé, le manque d'études préalables et l'absence d'un budget de transition pour financer les coûts de transformation.
Hôpitaux poussés à la faillite
Quels sont les risques financiers et structurels pour les hôpitaux ?
UNESSA craint que ces transitions ne poussent certains prestataires à la faillite, qui sera alors masquée sous forme de « reprises » ou de « fusions » car faillite est un mot tabou. Il existe aussi un risque que le marché élimine les hôpitaux situés dans les zones les plus précarisées socialement, là où les besoins de santé sont pourtant les plus grands.
Quelle est la ligne du temps pour la réforme de la facturation médicale ?
Le ministre a annoncé un déploiement officiel au 1er janvier 2029 (date présentée comme non discutable), avec une phase de double facturation pour tous les hôpitaux en 2028, avant de s'étendre aux cabinets médicaux. C’est très serré.
Quel est l'enjeu réel derrière la suppression des suppléments d'honoraires ? Comment faire sans ?
Les suppléments représentent 600 millions d'euros injectés dans le système (partagés entre médecins et hôpitaux). Les supprimer sans compensation budgétaire créerait un gouffre financier qui mènerait à la fuite des médecins et à la faillite d'établissements. De plus, comme ils sont majoritairement payés par les assurances hospitalisation (chambres seules), leur suppression serait un « cadeau » aux multinationales de l'assurance plutôt qu'aux patients.
Lignes de soins
Comment envisager l'articulation entre la première et la deuxième ligne de soins ? Cette articulation entraîne-t-elle vraiment des économies ou est-ce une incantation ?
UNESSA plaide pour une optimisation de la transmission d'informations via des outils comme le Réseau Santé Wallon. Plutôt qu'un échelonnement obligatoire, il s'agit de redéfinir les rôles : le généraliste pour les cas complexes stables, le spécialiste pour les cas complexes instables, et déléguer les tâches de base (vaccination) aux pharmaciens ou infirmières de pratique avancée. Ces soins intégrés ne sont toutefois pas attendus de manière stabilisée avant 2030.
En matière de digitalisation, parlez-nous des projets INAH et D4HI…
L’INAH (Institute of Analytics for Health) est un portail d'accès aux données médicales anonymisées qui agit comme un pare-feu éthique. Il filtre les demandes (par exemple de Big Pharma) via un comité d'éthique pour s'assurer que les données servent la recherche ou la santé publique sans jamais identifier un patient.
D4HI (Data for Hospitals Improvement) utilise ces données pour permettre aux hôpitaux de se benchmarker et de comprendre leurs pratiques afin d'améliorer la qualité des soins.
Face aux cyberattaques
Pourquoi les hôpitaux sont-ils la cible privilégiée des cyberattaques ?
Ils sont les cibles n°1 en Europe (devant les banques) car ils possèdent des données ultra-sensibles et leur arrêt provoque un effet terrorisant sur la population. En Belgique, les attaques réussies proviendraient de Russie, s'inscrivant dans une forme de cyberguerre.
Le secteur a-t-il les moyens de se défendre contre ces menaces ?
Non. Le coût réel de la cybersécurité est estimé à plus de 120 millions d'euros par an pour la Belgique, alors que le budget de l'État n'est que de 15 millions. Ce manque à gagner est souvent prélevé sur les budgets initialement dédiés aux soins ou au personnel. Il est par ailleurs confirmé qu'au moins une rançon a déjà été payée par un établissement belge, bien que les détails restent confidentiels.
Comment UNESSA traite-t-elle la question de l'épuisement du personnel ?
La fédération y travaille depuis un an en compilant les travaux existants sur l'environnement de travail pour analyser les causes des pénuries d'infirmières et de médecins, au-delà de la seule question salariale.
« Le problème de la rémunération est avant tout psychologique. »
Quel est le problème principal lié à la rémunération des médecins et des soignants ?
Le problème de la rémunération est avant tout psychologique et lié à la perception plutôt qu’au montant brut. Une enquête a montré qu'autant de médecins gagnant 150.000 euros par an estimaient ne pas être assez payés que ceux gagnant 4.500 euros par mois. La psychologie montre que six mois après une augmentation, l'individu considère à nouveau son salaire comme insuffisant ; c'est un effet d'ancrage.
Comment lutter contre la lourdeur administrative dans les soins ?
L'objectif est de redonner du sens et du temps. Une règle proposée est celle du « un clic contre deux clics » : pour chaque nouvelle contrainte administrative ou case à cocher ajoutée par l'administration, celle-ci doit en supprimer deux autres. Actuellement, les soignants passent plus de temps devant leur écran que devant le patient, ce qui est jugé inepte, surtout en période de pénurie de personnel.
Quelle est la vision de la « valeur ajoutée » dans le métier de soignant ?
Il faut réhabiliter le temps qui n'est pas strictement médical ou infirmier, comme parler quelques minutes avec une personne âgée de ses petits-enfants. Ces moments aident à la relation thérapeutique et redonnent de la valeur au soin. L'idée est d'automatiser les tâches sans valeur ajoutée pour permettre au médecin de se concentrer sur l'écoute et l'explication au patient.
En quoi votre double profil de médecin et de gestionnaire est-il un atout ?
Cette double appartenance permet de débloquer des situations de conflit en comprenant les intentions de chaque partie (médecins et directeurs d'hôpitaux). L'objectif est de ramener tout le monde à une table autour d'un but commun : la qualité des soins et le résultat clinique pour le patient. Il s'agit de « soigner le système » pour mieux soigner les gens.
Comment évoluent les relations entre les gestionnaires et les médecins hospitaliers ? Vers du mieux ?
Malgré une situation de pénurie financière et de ressources humaines qui pourrait exacerber les tensions, on observe une certaine union face à l'adversité. Au niveau macro, les syndicats et les associations d'hôpitaux « se serrent les coudes ». La gestion est parfois plus simple lorsqu'il y a une empathie et une compréhension mutuelle des difficultés de chacun.
« La liberté thérapeutique totale n'est pas souhaitable, mais elle doit être encadrée par le feedback et l'éducation plutôt que par la seule coercition. »
Le système de santé actuel est-il trop rigide ?
Oui, le système souffre d'un manque de souplesse et d'une régulation qui finit par étouffer l'initiative. Il est nécessaire de « relâcher la pression » et de redonner de l'autonomie, tout en maintenant un cadre de bonnes pratiques. La liberté thérapeutique totale n'est pas souhaitable, mais elle doit être encadrée par le feedback et l'éducation plutôt que par la seule coercition.
Qu’est-ce que la « vraie » qualité en soins de santé ? On parle rarement de cette fameuse « loi Qualité »…
La qualité est définie comme le meilleur soin au meilleur prix. À l'instar des voitures Toyota (fiables et abordables) par opposition aux Rolls-Royce, il faut se concentrer sur ce qui est réellement important pour le patient et le soignant, plutôt que de courir après les nouveaux gadgets technologiques ou le service superflu.
Santé mentale : un tsunami
Quel est l'impact de la crise de la santé mentale ? Vous représentez une partie substantielle des lits psychiatriques wallons, un tiers des malades de longue durée le sont pour problèmes mentaux…
On s'attend à un « tsunami » de besoins en santé mentale dans les dix prochaines années, accentué par le vieillissement de la population et l'explosion de la consommation de cocaïne. Le modèle prôné est celui de soins intégrés où l'hôpital psychiatrique devient un coordinateur de soins locaux, déléguant certaines tâches et utilisant de nouveaux outils.
Quel rôle jouera l'Intelligence Artificielle (IA) d'ici 2030 ?
L'IA ne remplacera pas les médecins ou les infirmières, mais elle remplacera la pénurie. D'ici 2030, alors que les besoins augmenteront massivement, l'IA sera vitale pour répondre à la demande, notamment en santé mentale ou en imagerie d'urgence. Un enjeu majeur reste cependant la souveraineté européenne sur ces technologies.
Quel est votre message final aux médecins hospitaliers ?
Il ne faut pas être patient et attendre que les solutions viennent d'en haut. Les soignants sont les mieux placés pour changer le système (selon la logique du management Toyota). Le message est de rester actif, de proposer des changements et de ne pas laisser le burn-out ou les contraintes administratives effacer le sens initial de leur vocation : rendre service aux gens. Chacun est responsable de redonner du sens et de la qualité à son travail.